DUMA KEY

Duma Key / Stephen King ; traduit de l’américain par William Olivier Desmond. – Albin Michel, 2009. – 643 pages. – 26.70€



Edgar Freemantle, promoteur immobilier d’une cinquantaine d’années, voit sa vie détruite – en même temps que son bras droit et une partie de ses capacités mémorielles – suite à un accident survenu sur chantier. Diminué, miné moralement, il ne parvient pas à remonter la pente et souffre d’accès de colère subits. Son épouse ne tarde pas à le quitter, ce qui achève de le démolir complètement. Sur les conseils de son psy, Edgar part s’isoler sur une petite île de Floride, miraculeusement protégée du développement touristique : Duma Key. Installé dans une petite maison rose au bord de la plage, aux piliers battus par le ressac et les débris de coquillages, il se découvre une passion – et un talent évident – pour la peinture. Sa rencontre avec Jérôme Wireman, un avocat retraité, qui voue son existence à la surveillance d’Elizabeth Eastlake, une vielle dame peu à peu grignotée par la maladie d’Alzheimer, lui permet de découvrir le passé de l’île, sur laquelle une végétation envahissante et un climat « peu propice aux jeunes filles » camoufle en fait une série de drames – pour certains inexpliqués. Edgar côtoie lui aussi le surnaturel : non seulement il a la conviction que son bras droit, pourtant amputé, le démange et devient véritablement fonctionnel à certains moments, mais en plus, il est sujet à des hallucinations (un zombie, deux petites filles mortes,...) quand ce qu’il dessine ne connaît pas un développement dans la vie réelle ! Ainsi découvre-t-il que sa femme a un amant, voit-il le fiancé d’une de ses filles avant de le rencontrer, contribue-t-il à la mort – méritée – d’un pédophile. Lorsqu’il parvient à débarrasser Wireman d’une balle de révolver logée dans son cerveau, rien qu’en « l’effaçant » d’un portrait, plus aucun doute n’est permis. Edgar Freemantle a un don. Sa peinture, aux thèmes récurrents, est bientôt exposée avec grand succès dans une galerie locale. Il renoue quelque peu avec sa famille, à cette occasion. Il a enfin trouvé une nouvelle vie et voudrait l’apprécier à sa juste valeur.
Mais le récit de la jeunesse d’Elizabeth Eastlake que lui fait Wireman n’a de cesse de renvoyer Edgar à ses visions, à ces deux petites filles et à ce bateau qui, au fur et à mesure qu’il le dessine et le peint, semble s’approcher, menaçant. Dans les années ’20, John Eastlake, le père d’Elizabeth, était propriétaire de l’île dans son entièreté. Géniteur de cinq filles, il en a cependant perdu deux dans d’horribles conditions : après avoir découvert un semblant de trésor rejeté sur la plage, les fillettes avaient été entraînées dans l’océan par une force irrésistible. La jeune Elizabeth avait quant à elle développé un talent semblable à celui d’Edgar pour le dessin, suite à une chute depuis une carriole tractée par un cheval.
A mesure que les apparitions se multiplient dans l’entourage d’Edgar et qu’un bateau en ruine dérive lentement à l’horizon de Duma Key, la conviction qu’une force démoniaque agit sur l’île et ses habitants s’affirme. La clé du mystère réside-t-elle dans la poupée dénommée « Perse » qu’Elizabeth possédait dans le passé et qu’elle s’est résolue à faire disparaître suite au décès de ses soeurs ? Sa gouvernante de l’époque, Nan Melda, semblait certaine de l’aura maléfique qu’exerçait Perse sur la destinée de la famille.
Lorsque la fille cadette d’Edgar est assassinée dans son appartement par une admiratrice de son oeuvre (dont elle a acheté plusieurs tableaux), Edgar comprend que tous les possesseurs de ses peintures sont sous l’emprise de l’esprit de Perse. Pour rompre la malédiction, il n’a d’autre choix, avec Jack Cantori, son homme à tout faire et Jérôme Wireman, que de retrouver Perse dans les ruines de l’ancienne maison Eastlake et de la mettre hors d’état de nuire, définitivement.
Stephen King signe un retour triomphal avec cette nouvelle brique qui s’inscrit parfaitement dans la continuité inaugurée avec « Sac d’os » et poursuivie avec « Histoire de Lisey », à savoir la production d’une littérature beaucoup plus intimiste (à la limite du pathos) au fantastique policé, à peine amorcé, distillé tout en finesse et en taches indélébiles. L’étude des personnages en dit long sur la capacité de représentation et d’empathie de l’auteur. Il construit ses caractères avec une argile humaniste qu’il façonne à son gré. Sa grande expérience de la fiction fait le reste.
La qualité de la langue – et de la traduction – ne sera cependant, pour le lecteur fidèle de King, que l’écorce d’un arbre aux racines profondes ; car le texte est truffé de références à d’autres oeuvres, que ce soit dans les aspects purement narratifs (les deux petites filles qui réveillent le souvenir de Shining, la peinture vivante qui était au centre de Rose Madder, l’entité maléfique prisonnière d’un objet à l’instar de récits tels que Le Singe, La caisse (dans Creepshow), la résurgence épisodique d’une menace venue du fond des temps comme dans « Ca », le scénario que King écrivit pour la défunte série X-Files (1)...), ou simplement de style (car « même les chauve-souris peuvent donner la rage »...). On devine sans peine le plaisir que l’auteur a pu ressentir en élaborant son roman ; en prenant comme axe un personnage ayant survécu à un grave accident – tout comme lui en 1999 – King s’offre, avec Duma Key, une sorte de catharsis, une façon originale de faire le deuil du traumatisme passé.
Porté par une atmosphère délectable, Duma key est avant tout un roman d’ambiance : ne vous attendez pas à sursauter, à suffoquer de peur. Peut-être certains passages vous soulèveront-ils le coeur. Le fantastique de King agit comme une dose homéopathique d’angoisse et de malaise allant croissant, s’insinuant jusqu’au tréfonds de l’âme...Sous la plume de King, la Floride devient aussi inquiétante que la bourgade paysanne perdue dans les recoins les plus insignifiants du Maine ; le combat du bien contre le mal attestant de son caractère universel.
A cette débauche de compliments doit cependant répondre un bémol qui, s’il n’entache pas la réussite globale du roman – certains critiques n’hésitant pas à le qualifier de chef d’oeuvre – ne se révèle pas moins une petite déception : l’utilisation d’une poupée omnisciente grâce à laquelle tous les mystères liés à l’île et à la famille Eastlake sont enfin révélés constitue un artefact bien trop facile dans le développement par ailleurs irréprochable du récit.
J’ai également relevé quelques coquilles dans le texte (des lettres manquantes, des pronoms mal employés, des fautes d’orthographe,...), écueils dont les éditions Albin Michel ne sont certainement pas coutumières et qu’on a tôt fait de pardonner devant la beauté exemplaire de la couverture du livre. (EA)
(1) d’aucuns identifient certains éléments du roman à la nouvelle (toujours inédite en français), « The Gingerbread Girl » - à paraître dans le prochain recueil de nouvelles « Juste before sunset ».

Jeudi 28 Mai 2009
Eric ALBERT