Aah, Poppy Z. Brite ! C’est un ravissement toujours renouvelé de se plonger dans une de ses œuvres, même quand celle-ci se révèle aux antipodes du genre qui a fait sa renommée dans les années ’90. Car « Alcool » n’a – presque – rien de fantastique ; mis à part la présence hypothétique de l’esprit d’un trépassé dans une chambre froide, le récit oscille entre un polar urbain teinté de guerre des gangs et un simple témoignage de la difficulté pour deux zouaves marginaux dans la société ambivalente de la Nouvelle-Orléans de se faire un nom dans le domaine de la restauration. Plongée en teintes demi-sombres dans les coulisses d’une industrie où jalousie, coups bas et mort rivalisent avec l’éternel pouvoir de l’argent, « Alcool » réussit à faire oublier l’image d’ « humidité » létale qui reste attachée à la ville martyre de 2004, la transformant, par un jeu de miroirs assurément aussi déformant, en un gotha grouillant de cuisiniers aguerris ou en attente d’une place représentative dans la pratique de l’art de la bouche. Bien que les cuistres cuistots (homosexuels, cela va de soi, même si Brite ne fait qu’évoquer la « chose » dans cet opus) qui tiennent les rênes du récit n’auraient aucune chance, dans la vie réelle, de gagner leurs galons avec cette cuisine invariablement rehaussée, de l’entrée au dessert, d’une pointe d’alcool – élevant l’éthylisme basique ambiant en valeur sociale – on ne peut que suivre, page après page, les multiples indices du talent de l’auteur. Et on se surprend à dévorer le bouquin, malgré la relative pauvreté de ses rebondissements, bien trop enchanté d’éprouver une faconde inimitable, rafraîchissante et bien trop rare. A l’horizon 2009 s’annonce le lourd pavé nommé « X ». Vivement qu’il arrive, histoire qu’on…boive un coup à sa santé. (EA)