BIBLIO-CAFE : VACHEMENT BIEN !

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selfie-413162_960_720Nouveau succès pour le deuxième Biblio-Café organisé par la Bibliothèque.

Le thème « L’Animal, intelligent et sensible » a réuni un groupe d’une dizaine de personnes (capacité maximale pour ce genre d’activité) qui, ont, trois heures durant, discuté librement sur les relations et la considération que l’homme entretient avec les animaux.

Parti pris de l’animation : aucune image-choc n’a été proposée. Il ne s’agissait évidemment pas de verser dans le sensationnalisme mais de susciter les conservations, témoignages et autres anecdotes liés à l’observation, chez les animaux (domestiques ou non) d’un état de conscience, d’intelligence et de douleur.

Du chat qui a compris le fonctionnement d’un interrupteur au perroquet qui utilise à bon escient une injure bien sentie, en passant par cet autre félin qui a choisi délibérément son foyer ou cette mangouste passée maître dans l’art de se faire respecter, les indices d’une capacité cognitive insoupçonnée chez les animaux non-humains ont émaillé les échanges !

Questionné sur le statut de l’animal non-humain (car l’homme est un grand singe !), les débatteurs d’un soir ont reconnu que celui-ci était avant tout affaire de culture, de tradition et de religion. La Bible place l’être humain au-dessus des animaux et donne l’autorisation divine à celui-ci de les soumettre et les exploiter. La culture, qui diffère selon les parties du globe, classe les animaux non-humains dans des strates de considération fluctuantes : le chat et le chien sont quasi vénérés en Belgique, alors qu’en Chine, les marchés de viande canine se développent. En Inde, la vache n’est sacrée que pour les touristes ! Le ruminant subit dans ce pays les pires tortures lors de leur élevage et leur mise à mort (des hindous n’hésitent pas à se convertir à l’Islam pour pouvoir consommer du beefsteack !). En Afrique noire, le chien est pourchassé et réputé porteur de divers maux et malédictions tandis qu’un restaurant bruxellois propose à ses clients fortunés de déguster de la cervelle de singe directement prélevée du crâne encore chaud d’une pauvre bête sacrifiée à même la table du repas ! La tradition de la consommation de viande est également très présente de par le monde. Après tout, toute espèce animale carnivore – exception faite des charognards – doit tuer d’autres espèces pour se nourrir. L’homme n’y fait pas exception, même si les besoins alimentaires humains d’aujourd’hui pourraient aisément se passer de l’ingestion de chair morte.

En ce qui concerne la sensibilité, tous les participants ont affirmé être convaincus de la présence de cette faculté chez l’ensemble des animaux. Sensibilité affective, facultés de communication par diverses voies, empathie exacerbée (ce chien qui imite le boitement sévère de sa maîtresse récemment opérée,…) mais également sensibilité physique. Ressentie différemment par l’une ou l’autre espèce – les hommes ne sont pas égaux eux-mêmes dans la douleur – mais néanmoins réalité tangible, la souffrance est l’apanage de tout un chacun. C’est évident chez le chien ou le chat, moins chez le bétail – mais c’est un leurre puisqu’il ne nous est pas commun d’assister au travail des employés des abattoirs -. Considérons simplement que tout être vivant animal provient de la même matrice ancestrale. Pourquoi devrions-nous différer dans notre capacité à ressentir le mal ? Les théories d’insensibilité appliquées aux animaux procèdent de l’aveuglement et participent à une certaine déculpabilisation face au cochon qu’on égorge, à la truite qu’on pêche ou à la poule dont on coupe la tête, et ce pour satisfaire notre appétit. Certains scientifiques parlent de « nociception » pour prêter une certaine sensibilité aux animaux (ils réagissent physiologiquement à une agression extérieure) mais ce concept ne convainc personne.

La soi-disant supériorité d’une espèce animale sur une autre, qui impliquerait dans le chef du « supérieur »  le droit moral de tuer ses subordonnés s’appelle le « spécisme » et semble malheureusement universel. Il est d’ordre naturel que le lion chasse l’antilope, que le renard déguste la poule et que le chat s’amuse de l’oiseau et de la souris avant de les croquer. Et bien entendu, cela induit de la douleur. Mais le spécisme au niveau humain développe des dérives insupportables. A commencer par l’exploitation à outrance des animaux, en agro-alimentaire ou en laboratoires. D’où un certain tollé orchestré par des philosophes, des politiques, de simples citoyens ayant poussé le raisonnement en la matière, qui émerge dans le débat public : l’antispécisme. En France, le chantre de cette réaction est Aymeric Caron. Mais Frédéric Lenoir, Boris Cyrulnik et même Mathieu Ricard (moine bouddhiste) entonnent d’une même voix un appel à la responsabilisation morale. Non seulement il devient inconcevable de consommer son « semblable » (nous partageons tous à plus ou moins large mesure les mêmes gênes) mais il est impératif de transcender la société toute entière pour faire apparaître une nouvelle évolution : réduire drastiquement la consommation de viande, voire l’abolir et promouvoir le végétarisme, salutaire à bien des égards. Partant de là, il apparaît cohérent de se priver également de lait (l’homme est la seule espèce qui se nourrit abondamment du lait d’une autre espèce ! Et les vaches doivent être constamment engrossées pour continuer à produire ce lait dont on prive même ses propres veaux !) et d’oeufs (voyez les conditions de vie des poules pondeuses dans leurs batteries).

Les débatteurs s’estiment sensibilisés à la problématique mais se rendent également compte que ce changement sociétal drastique, s’il voit le jour, risque de prendre énormément de temps pour s’imposer. Car cela remet en cause des pans entiers de l’économie (agro-alimentaire, restauration, distribution,…) sans compter que cela nécessite une modification profonde de nos conceptions, de notre tradition et de notre culture. S’ il semble acquis que la réduction de consommation de viande au profit des légumineuses est un objectif relativement réaliste, il faudra cependant batailler ferme pour l’ imposer au niveau mondial. Une participante végane témoigne de la possibilité de survivre sans manger de viande, sans boire de lait, sans consommer d’oeufs. Tout est question de volonté et de recherche d’une autre alimentation apte à apporter tous les éléments nutritifs nécessaires. Mais cette conception est loin d’être évidente pour tous (peut-on vraiment priver de jeunes enfants de protéines animales ? – devrons-nous vraiment nous passer de glaces et de pâtisseries ?).

Alors, une fois de plus, tous conviennent qu’il faut garder un juste équilibre. Dénoncer les pratiques violentes des abattoirs, développer des procédés d’expérimentation in-vitro, refuser d’acheter les produits issus de l’industrie agro-alimentaire en leur préférant les petits producteurs locaux, éduquer nos enfants dans cette perspective de respect et de considération étendue à toute espèce animale, bref, travailler à construire une nouvelle éthique globale seront déjà des étapes précieuses à atteindre à moyen terme.


Mais il reste un autre point de réflexion qui risque de biaiser ces bonnes intentions. Un chercheur allemand vient de publier un ouvrage dans lequel il explique que les arbres ont eux-aussi des capacités de conscience d’eux-mêmes, d’entraide, de communication, de défense et de sensibilité physique, alors que, manifestement, ils sont privés de cerveau à proprement parler.

Les végétaux seraient-ils donc, eux-aussi, appelés à entrer dans la sphère de l’antispécisme ? Devrons-nous également leur accorder des droits étendus ?

Considérer qu’il serait immoral de les manger constituerait une mise en abîme d’où l’être humain ne ressortirait pas indemne, voire tout court.

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Bibliographie :

  • Caron, Aymeric : Antispéciste / Points, 2017
  • Foer, Jonathan Safran : Faut-il manger les animaux ? . – Points, 2012
  • Cyrulnik, Boris (éd.) : Si les lions pouvaient parler. – Gallimard, 1998
  • Chapouthier, G. : Les Droits de l’animal. – PUF, 1992
  • Ricard, M. : Plaidoyer pour les animaux. – Allary, 2014
  • Picq, P. (et alii) : La Plus belle histoire des animaux. – Seuil, 2000
  • Hauser, Marc D. : A quoi pensent les animaux ? . – Odile Jacob, 2002
  • Wals, F. de : Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux ? . – Les liens qui libèrent, 2016
  • Lenoir, F. : Lettre ouverte aux animaux et à ceux qui les aiment. – Fayard, 2017

Quelques vidéos pour illustrer les propos :

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