Biblivores d’Avril

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Christian Godelet

Les Disparus de Tregastel / Jean-Luc Bennalec. – Presses de la Cité, 2019

Cette enquête du commissaire Dupin est déjà la cinquième. La première que j’ai pu lire. Je ne devrais pas en rester là, tant j’ai pris du plaisir à accompagner ce savoureux policier dans ses recherches.
C’est en Bretagne, du côté de Trégastel que notre homme passe deux semaines de vacances avec Claire, celle qui partage sa vie. Les vacances, il a horreur de ça !
Perçu comme hyperactif par sa compagne qui s’en inquiète, Dupin n’a pas le choix; il est contraint au repos forcé et à prendre du bon temps. Il doit soufflé selon sa moitié. Comment va-t-il survivre à ces quinze jours qui s’annoncent déjà interminables ?
Par bonheur, il prend connaissance de plusieurs faits troublants dans la région et notamment la mort louche d’une inconnue. Sa curiosité est piquée au vif et il ne peut s’empêcher d’investiguer. Pourtant,  notre héros sait pertinemment qu’il ne le peut pas.
Le sel de cette histoire repose justement sur cette situation d’enquête indirecte. Dupin doit user de stratagèmes ingénieux pour établir les faits et récolter les informations ou indices indispensables à la résolution de l’énigme. Claire ne doit se rendre compte de rien. Cela engendre parfois des passages assez cocasses. Heureusement, il peut compter sur la complicité du patron de l’hôtel où le couple séjourne mais aussi sur la libraire et le coiffeur du coin. 

À travers son personnage, mélange de Colombo et de Maigret, expérimenté, ronchon et attachant, l’auteur m’a vraiment donné envie de visiter cette région de France qui m’est inconnue. L’endroit a l’air merveilleux. Un décor spectaculaire et grandiose. Trégastel, Paimpol, Ploumanach, autant de lieux magnifiquement mis en scène.

J’ai également apprécié l’atmosphère qui se dégage du livre. Cela sent bon les vacances, le farniente. Une météo estivale, un hôtel au cadre enchanteur, de la bonne cuisine, du bon vin. Pas de prise de tête, le récit progresse facilement. Il y a quelques rebondissements mais rien qui amène à de la confusion.

Merci Monsieur Bannalec pour ce bon moment !

L’Empathie / Antoine Renand. – Robert Laffont (La Bête Noire), 2019

Voilà un thriller psychologique qui m’a bien captivé. Qui m’a bien interpellé aussi, limite dérangé. Mais il m’en faut plus.
Dans ce roman, l’auteur nous fait suivre une incroyable enquête policière durant laquelle Anthony Rauch, dit la Poire, est confronté à un violeur en série, Alpha. 
Le criminel est d’une violence inouïe et ne cesse de monter en puissance afin de capter toute l’attention de la police, des médias et de la population. Stopper sa folle série devient essentiel.
Les provocations du violeur vont atteindre le paroxysme lorsque celui-ci se retrouvera directement au contact du policier. Et là, alors qu’on pouvait s’attendre à voir Alpha hors d’état de nuire, c’est le policier qui verra son monde s’écrouler et permettra au lecteur de découvrir son passé caché.
Ce thriller palpitant m’a accroché directement. Le récit est cru, brutal, terre à terre, et c’est ce qui lui donne son côté addictif. Il règne tout au long de l’intrigue une atmosphère malsaine. Les descriptions détaillées des scènes de viol sont particulièrement impressionnantes et peuvent même dérangées. Les personnages sont fouillés et le portrait qu’en fait l’auteur les rend tous intéressants, attachants, y compris le monstre Alpha. 
C’est super bien construit et plein de rebondissements. 400 pages que j’ai dévorées. 
J’aime fermer un bouquin en me disant de son auteur qu’il est cinglé. Antoine Renand ne m’a pas déçu !
Pour un premier roman, c’est un coup de maître ! Un livre qui devrait avoir belle place dans mes lectures 2019

 

 

 


Margarete Balsiger

Comme je n’ai rien lu d’enthousiasmant cette fois-ci je vais vous parler de livres ou d’auteurs qui m’ont marquée.

Henry de Monfreid Les secrets de la Mer Rouge et autres récits autobiographiques et romans

Les secrets de la Mer Rouge un feuilleton diffusé en 1968 sur l’ORTF. Qui s’en souvient ? J’étais très jeune, ça m’a fascinée et ensuite j’ai lu des livres d’Henry de Monfreid aux titres évocateurs : La route interdite, L’île aux perles, La croisière du hachich, Abdi l’homme à la main coupée, Du Harrar au Kenya, Trafics d’armes en Mer Rouge, etc., etc. Récits qui se passent principalement en Afrique de l’Est sur les mers et sur la terre. Né en 1874, c’était un aventurier, un vrai, comme on n’en fait plus. D’abord parce que le monde a changé. Géographiquement et politiquement, il n’y a plus beaucoup de territoires oubliés à notre époque extrêmement manichéenne et connectée toujours en train de clouer au pilori tout et n’importe quoi, tout le monde et n’importe qui avec une violence verbale inouïe et où Big Brother a déjà un pied à l’intérieur. Une telle liberté de suivre sa propre route ne nécessitant que de l’intelligence et de l’audace et quand même quelques traits de caractère moins avouables, ce n’est plus possible. Le monde est un village et il serait cloué au pilori. Quel vent de liberté ! Et puis quel homme ! L’Aventure à l’état pur !

 

 

Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi et L’avocat du diable de Morris West

J’ai lu ces 2 livres à l’adolescence et relus beaucoup plus tard. Le plaisir et l’émotion étaient intacts. Une autobiographie (1945) et un roman (1959) parus à 15 ans d’intervalle, écrits par 2 hommes totalement différents mais reliés par le lieu où ça se passe, le sud pauvre et arriéré de l’Italie, et une retranscription transcendante de l’être humain dans son plus grand dénuement physique et moral, particulièrement pour Carlo Levi. Ces 2 livres se complètent très bien. Dans ces contrées tellement misérables, exclues de la civilisation, où l’obscurantisme et la féodalité sont toujours des réalités quotidiennes, habitées par des hommes et des femmes dont la vie se passe à attendre la mort en vivant à peine mieux que leurs bêtes, 2 hommes vont arriver. L’un Carlo Levi, Florentin, médecin et artiste, antifasciste, est relégué dans une ville de Lucanie* en résidence surveillée en 1935. L’autre envoie enquêter en Calabre en tant que « avocat du diable »** le héros de son roman, un grand prélat de la curie romaine à la fin d’une vie vouée à la bureaucratie. 2 livres magnifiques qui font honte aux autobiographies et aux romans actuels bien souvent d’une facilité d’écriture et de lecture consternantes.

* La ville est tellement loin de tout que même le Christ n’y est pas venu, il s’est arrêté à Eboli à 140 kms de là;

** Dans un procès en béatification et en canonisation à charge et à décharge, l’avocat du diable est le religieux qui argumente contre le candidat.

 

 

Erskine Caldwell

A une époque lointaine j’ai lu plusieurs romans d’Erskine Caldwell né en 1903 en Géorgie. Il comptait à son époque parmi les plus grands écrivains américains. Comme pour son contemporain né dans le Mississippi Tennessee Williams Hollywood a puisé dans son oeuvre, mais il me semble que chez nous il est moins connu que Tennessee Williams. Tous les 2 ont écrit des romans fantastiques avec comme décor le Sud et ses habitants. Fils d’un pasteur qui a dû sillonné ce Sud où Noirs et « pauvres petits Blancs » se côtoient dans la même misère, ces livres nous montrent une autre facette des USA, bien loin de ceux qui racontent la richesse et la criminalité de la Côte Est ou la superficialité de la Côte Ouest. Là Erskine Caldwell il y a presque un siècle nous dépeint la vie dans ces états qui comptent parmi les plus pauvres du pays – encore aujourd’hui ! -. Noirs ou Blancs, on a pour but de survivre tout en n’échappant pas aux passions exacerbées par la chaleur. 

Quelques titres : La route au tabac, Le petit arpent du Bon Dieu, Les braves gens du Tennessee, Jenny toute nue, Le bâtard, Un p’tit gars de Georgie, Près de la maison, etc.


 

Eric ALBERT

La vie secrète des écrivains / Guillaume Musso. – Calmann-Lévy, 2019

Réglé comme un métronome, le nouveau Musso vient de sortir en librairie et (roulement de tambour)…je l’ai lu !

« La vie secrète des écrivains » est un thriller mâtiné de bluette romantique dont le pitch général (un aspirant écrivain vient en aide à un ancien écrivain confirmé, mêlé malgré lui dans une sordide histoire de meurtre) fait immédiatement penser à l’affaire Harry Québert. La maison où habite l’écrivain de Musso, Nathan Fawles, ressemble à celle de Harry et les deux bouquins contiennent une série de références livresques ou des réflexions sur le métier d’écrivain, sensés, peut-être, leur donner un vernis de légitimité.

Fawles s’est donc retiré sur l’île de Beaumont, en Méditerranée, et a décidé, suite à un traumatisme personnel, de ne plus écrire une ligne.

Raphaël Bataille, aspirant écrivain, accepte de travailler dans l’unique librairie de l’île uniquement pour pouvoir approcher son idole et lui soumettre ses propres écrits.

Mais Fawles semble bien résigné à sa solitude.

Parce qu’il est harcelé par une journaliste désireuse de percer le secret de son mutisme, et parce qu’une mauvaise chute l’empêche de mener ses propres recherches, Fawles demande à Raphaël d’enquêter sur cette empêcheuse de vivre en reclus.

Dans le même temps, le cadavre d’une jeune fille congelé et accroché au tronc d’un arbre secoue et isole la petite communauté. Il s’agit du corps d’Apolline Chapuis, une délinquante notoire coupable avec son comparse Karim Amrani d’une série d’exactions commises sur deux décennies.

Que cherche exactement la journaliste, Mathilde Monney ? Pourquoi soupçonne-t-elle Fawles d’être le meurtrier de toute une famille parisienne, les Verneuil ? Cet acte horrible, commis vingt ans auparavant avait défrayé la chronique mais le coupable n’avait jamais été appréhendé. Et quel est le lien avec le duo Chapuis-Amrani ?

L’enquête menée discrètement par Raphaël lui append que Mathilde possède une série de lettres d’amour enflammées écrites par Fawles il y a vingt ans et qu’elle semble obnubilée par une paire de boots qu’il a arboré lors d’une interview télévisée.

C’est lorsqu’il découvre, par le plus grand des hasards, que la journaliste n’est autre que la fille de la famille Verneuil et la petite-fille du libraire qui l’a embauché que le mystère semble s’éclaircir quelque peu. Avant de connaître des développements insoupçonnés.

Le roman de Musso se lit facilement, superficiellement parce que les personnages apparaissent bien trop lisses et évoluant dans un environnement de cartes postales et de clichés rebattus.

On se plaît cependant à y relever bon nombre d’incohérences :

– il existe donc une île en Méditerranée, au soleil, totalement dénuée de touristes ? Mais de quoi vivent les résidents ? ;

– un appareil photo numérique dérive de Hawaï à Taïwan, durant environ quinze ans, mais conserve intact sa carte mémoire et les photos qu’il y a dessus ;

– le narrateur – puisque le roman est écrit en « je » – décède environ 80 pages avant la fin du bouquin. Alors comment aurait-il pu écrire cette histoire ? ;

– un personnage reçoit un coup de fusil en pleine tête mais survit néanmoins quinze ans, séquestré dans un hangar à bateau ;

– en cherchant à faire identifier les personnes qui apparaissent sur les photos contenues sur l’appareil, deux personnages entrent directement en contact, grâce à internet, avec la journaliste qui va se révéler être partie prenante dans le coeur de l’intrigue. Musso reviendra sur l’établissement de ce lien, véritablement abscons, vers la fin de son récit mais va quand même nous laisser, nous, lecteurs, dans l’incompréhension la plus totale, sur une fausse piste pourtant pleinement assumée, pendant plus de deux-cents pages ;

– les lettres d’amour de Fawles s’adressent à une mystérieuse « S »…Pourquoi ne pas utiliser le prénom de son aimée ? Parce que cela sert à l’ambiguïté de l’ histoire de l’auteur (dans laquelle deux femmes portent un prénom commençant par cette lettre) ; et que penser d’un des meurtriers qui a choisi de conserver ces lettres somme toute accusatrices parce qu’ils les trouvaient superbement écrites ?

Etc, etc.

Alors oui j’aimerais que vous lisiez ce livre. Pour comprendre la perplexité dans laquelle il m’a laissé. Pour saisir tous les rouages téléphonés, les facilités, la part absurde du hasard et le jeu de puzzle, pervers et alambiqué que Musso a dispatché en pièces dont l’imbrication ne peut être parfaite !

Une littérature basique, surfaite et inaboutie.


Michèle Quinet Le Docte

Les gens heureux lisent et boivent du café / Agnès Martin Lugand, dessins de Véronique Grisseaux. – Michel Lafon, 2019

Il s’agit d’un roman graphique, c’est-à-dire une adaptation en bandes dessinées d’une œuvre existant déjà en roman. Le nombre de pages dépasse allégrement celui d’un album de BD classique (63 pages maximum) et le roman graphique est souvent pour l’auteur une occasion pour repousser les limites de son art. Ici, par exemple, aucune des cases n’est ceinte de lignes noires, ce qui apporte une atmosphère particulière au document.

Je n’ai pas tellement adhéré aux dessins. Par contre, je me suis directement attachée aux personnages.

Le drame conté dans l’histoire est l’occasion pour les auteurs de traiter du sujet de la reconstruction après un traumatisme, de la résilience et de la dépression, qui nous sont ici illustrés de manière très humaine et sensible.

Une jeune femme qui a tout pour être heureuse perd son mari et son enfant dans un accident de voiture. Au bord du désespoir, elle décide de se retirer sur une île, seule, pour laisser libre cours à ses réflexions, ses émotions. Elle pense n’avoir d’autre choix que de mourir ou d’accepter sa nouvelle vie.

Elle rencontre, un jour, un homme qui lui aussi a été bousculé par les aléas de la vie. Bien qu’attirés l’un vers l’autre, chacun cherche à se prémunir d’une nouvelle déception, n’osent pas s’engager, ce qui leur vaut, lorsqu’ils se fréquentent, des relations tendues et hésitantes.

Mais la vie vaut-elle d’être vécue sans amour ? Et si oui, à quel prix ?

Une histoire entre gris clair et gris foncé, d’où sourdera pourtant l’étincelle.

Danser les ombres / Laurent Gaudé. – Actes Sud, 2016

Gaudé nous emmène à Haïti, peu de temps avant le tremblement de terre qui allait dévaster l’île. Gaudé connaît cette île, en apprécie fortement les gens. Personnellement, j’ai une branche familiale par là-bas mais elle ne m’est pas vraiment sympathique…

A Port-au-Prince, une ville déchirée mais néanmoins lumineuse, la pauvreté et le Vaudou rythment la vie des résidents. Une jeune femme s’y occupe de sa sœur, mère de trois enfants, mais déficiente mentale dont tout le monde abuse de la naïveté. A sa mort, la jeune femme descend en ville car elle veut retrouver le père présumé de deux des enfants orphelins, afin qu’il les prennent en charge.

Au hasard de ses pérégrinations, elle croise une galerie de personnages hauts en couleurs et en humanité. Pour la plupart déjà bien âgés, ils ont une expérience de la vie qui s’est construite sur l’amitié, le partage et le souvenir.

Survient alors le séisme, dévastateur.

Le roman prend alors un tour fantastique puisqu’on assiste bientôt à une procession en ville, à la recherche de survivants, encore enfouis sous les décombres dans laquelle il s’agit de repérer les êtres vivants (mais meurtris) des âmes errantes qui sont ressorties de terre. Selon la mythologie vaudou, les morts se sont relevés pour se venger…

Gaudé se plaît à nous montrer la désolation, la tristesse, le dénuement extrême de ces gens victimes de la colère de la terre, mais il ne se départit jamais d’un sentiment d’humanité et d’espérance qui habite chaque habitant.zeezczczczczczczczczczczeczczczczcczczcczececec
Une lecture parfois éprouvante, mais tellement belle qu’elle m’a tenue éveillée une bonne partie de la nuit…

 

 


Bernadette Desgain

Sapiens, une brève histoitre de l’humanité / Yuval Noah Harari. – Albin Michel, 2015

Ce livre de 500 pages a été publié en 2011 en hébreu, en 2014 en anglais et en 2015 en français.

Harari est né en 1976 à Kiryat Ata en Israël. Il est historien et professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem.

Il y a 100000 ans, la terre était habitée par au moins six espèces d’hominidés. Une seule a survécu : la nôtre, les Homo Sapiens.

Comment notre espèce a-t-elle pu dominer la planète ? Créer villes et royaumes ? Concepts de religion, de nation, de droits de l’Homme ? Dépendre de l’argent, des livres, des lois ? Devenir esclave de la bureaucratie, de la consommation, des horaires ?

Depuis l’époque des chasseurs-cueilleurs jusqu’aux hommes bioniques, l’Homo Sapiens a eu la capacité de créer des mythes et de la fiction, ce qui lui a permis de développer une économie, de faire exploser les connaissances, de conquérir le monde dès la renaissance ?

Comment naît la suprématie d’un groupe ? Comment et pourquoi l’Europe s’est-elle imposée et a su imposer son système de pensées et de valeurs ? Comment et pourquoi les femmes ont-elles été dominées par les hommes ? Comment sont nés les Empires ? Pourquoi la suprématie de l’Angleterre sur la France ? Pourquoi la disparition de l’homme de Néanderthal ou des dieux multiples ? Pourquoi recherchons-nous le bonheur, l’argent ou le progrès en tout ?

Quand verra-t-on la fin de l’Homo Sapiens ? Verra-t-on un jour émerger d’autres espèces dominantes, biologiques ou cybernétiques ?

L’histoire devient dynamique et philosophique avec Harari. Il a cependant un langage accessible à tous pour aborder une multitude de thèmes, de périodes, de thèses. Rien n’est inventé, mais tout est expliqué et nous invite à réfléchir à notre devenir. Que va-t-il encore pouvoir écrire après cette somme d’informations ?

L’ombre portée / bernard Tirtiaux / – J.-C. Lattès, 2019

Bernard Tirtiaux, Maître Verrier, acteur de théâtre, chanteur et écrivain belge se consacre aujourd’hui davantage à ses œuvres de verre. Mais il vient de donner du temps à l’écriture de son nouveau roman autobiographique. Mais comme toujours, avec ce mot « roman », on finit par douter de la véracité de l’histoire…j’ai pourtant un petit faible pour Tirtiaux parce qu’il est né dans mon pays noir en 1951, à Fleurus, et dont je pense avoir lu presque tous les livres.

Ici, dans « L’Ombre portée », il y a trois héros : la ferme familiale de « Martinrou », Hermine la grand-mère au terrible caractère et puis Tobie le rescapé d’un camp de concentration d’où il s’est échappé à 14 ans.

Bernard Tirtiaux, c’est un vrai touche à tout qui remonte ses manches depuis de longues années pour redonner vie à « Martinrou », la ferme de ses grands-parents, bombardée par les Allemands en 1944 et laissée longtemps à l’abandon. Il en fait un lieu de rencontre pour artistes, et un théâtre, oeuvrant de ses mains et ne reculant devant aucune tâche de maçonnerie. Cet ensemble de bâtisses fut un monastère de Cisterciennes dépendant de l’Abbaye de Lobbes, qui appartient depuis plusieurs générations à la famille Halbrecq.

Bernard y est né et nous parle de tous les siens. Coïncidence ? Sa grand-mère meurt en 1949, écrasée sous le tram n°9. Dix ans plus tard, sortant du tram 9, au même endroit, Bernard se fait renverser par un chauffard dont la voiture lui broie la jambe. Il a 8 ans. Après des années de béquilles et de vie solitaire, Bernard boîte toujours et souffre encore.

Sa grand-mère Hermine, que Bernard n’a jamais connue, fut mère de dix enfants, veuve peu après la naissance du dernier – qu’elle ne cajolera pas davantage que les autres – fut, par contre, une militante assidue de Caritas Catholica et aida à cacher 140 enfants juifs. Quand elle apprit, après la guerre, que l’association avait été trompée par les Allemands et que tous les gosses avaient été emmenés à Dachau, elle entra dans une si vive colère qu’elle alla à Bruxelles invectiver les membres de Caritas Catholica qui lui rabattirent vivement le caquet.

Des dizaines d’années plus tard, Bernard veut savoir ce qu’il s’est passé et en fouillant dans des archives, retrouve la trace d’un de ces enfants juifs : aujourd’hui très âgé, le vieux Tobie est dans une maison de retraite et ne veut toujours pas parler du passé. Sauf, un jour, à Bernard…

« – dans la palette des matières, on encense le bois pour sa chaleur, le métal pour sa robustesse, la pierre pour sa docilité aux outils du sculpteur, la terre pour sa plasticité sensuelle. Depuis que je privilégie le verre dans mon travail, il s’est toujours trouvé quelqu’un pour relever que ce matériau était froid, dur, cassant. Je n’en crois rien. Je le dis vivant, nu, apeuré » dit l’auteur de plus de 700 verrières et de très nombreux vitrages d’églises.


Catherine Lheureux

Les femmes du Roi-Soleil : biographie / Simone Bertière. – Le Livre de poche, 1999

Hum… Voilà qui sent encore le retour de Versailles ! Désolée si je suis un peu « en boucle », mais certains sujets sont inépuisables, surtout quand on a encore des étoiles plein les yeux…

Prolongement de la passionnante fresque des Reines de France, commencée sous les Valois, ce volume – Les reines de France au temps des Bourbons/2 – qui peut être lu de manière autonome, fait revivre le plus long règne de l’Histoire de France. Des deux femmes de Louis XIV, l’une, l’insignifiante Marie-Thérèse d’Autriche, a le titre de reine, mais pas la stature pour habiter le rôle qui lui est dévolu, au grand regret de son royal époux : il n’y a qu’à aller au château de Versailles pour constater que son portrait, placé au-dessus d’une porte du Salon de l’Œil-de-Bœuf, tourne le dos au sens de la visite… Seuls les touristes adeptes de la contorsion ont une chance de l’apercevoir. La seconde femme, Françoise d’Aubigné, son épouse secrète que le roi fera marquise de Maintenon, a les capacités qui font si cruellement défaut à la reine Marie-Thérèse, mais sa naissance lui interdit de prétendre au titre. Entre elles, la galerie des maîtresses, tour à tour comblées de faveurs puis sacrifiées, illuminées et consumées par la personnalité écrasante du Roi-Soleil : Marie Mancini, l’amour perdu des vingt ans de Louis XIV ; Louise de la Vallière, tendre et sincère, broyée par la Cour ; l’éclatante marquise de Montespan, la Sultane Reine, ambitieuse mais dont la déchéance est marquée par la sinistre affaire des Poisons. Il y a aussi le ballet des princesses,  Mademoiselle de Montpensier, la fière cousine ; la fragile Henriette d’Angleterre, qui semble n’être venue en France que pour brûler sa vie par les deux bouts ; Elisabeth Charlotte, princesse Palatine, la truculente seconde épouse de Monsieur ; Marie Anne Victoire de Bavière, le « laideron » royal qui donne trois fils à son époux, le Grand Dauphin, et à la dynastie, avant de sombrer dans l’oubli ; l’escouade des filles adultérines de Louis XIV, sortes de princesses de la main gauche que le roi impose comme épouses aux princes du sang ; et enfin l’impétueuse Marie Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne par son mariage avec le petit-fils du Roi et mère de Louis XV, celle qui aura le mieux résumé la vie à Versailles : « Princesse aujourd’hui, demain rien, dans deux jours oubliée ».

Que reste-t-il de ces femmes qui ont fait la France ? Parce qu’en face des trop célèbres portraits et hauts faits masculins, se dessine une nébuleuse féminine aux pouvoirs fluctuants, mais incontestables. Louis XIV lui-même n’a-t-il pas été fait par une femme, sa mère Anne d’Autriche qui pendant toute sa vie d’épouse ne passa jamais aux yeux de l’opinion publique que pour une intrigante sans scrupule, mais qui se révéla enfin dans le rôle de Régente ? Celle que la postérité a retenue comme l’écervelée qui confie bêtement ses ferrets de diamant au duc de Buckingham n’a pourtant pas pu protéger son fils aîné du traumatisme de la Fronde et du désir, bientôt dévorant, de tout contrôler autour de lui. Ainsi est née la fantastique machinerie versaillaise, somptueuse pour les visiteurs et inhumaine pour ceux qui y ont vécu. « Nous ne sommes pas comme les particuliers ; nous nous devons tout entiers au public »… Superbe mot de Louis XIV, mais redoutable leçon pour tous qui ont gravité autour de lui.

Mention spéciale à l’auteur, Simone Bertière, la magnifique… Universitaire et surtout conteuse-née ! Maître de conférences à l’Université de Bordeaux, elle conserve à 92 ans la flamme vive et l’esprit délié qui font d’elle l’une des chouchoutes des émissions télévisées consacrées à l’Histoire. A l’écouter évoquer tant de sujets passionnants, à l’oral ou à l’écrit, on a l’impression délicieuse de retomber en enfance pour écouter toutes ces merveilleuses histoires.

D’accord, c’est le deuxième volume de la série des reines au temps des Bourbons (le premier étant consacré à Marie de Médicis et à Anne d’Autriche), mais c’est si bien et si habilement présenté qu’on ne se sent pas du tout obligé de suivre l’ordre : on peut même papillonner d’un livre à l’autre sans perdre le fil, ce qui est une rareté assez remarquable. Que dire d’autre ? Les femmes du Roi-Soleil, c’est une monographie historique, exacte et rigoureuse, mais qui se lit aussi facilement qu’un roman grâce à une plume vive, efficace et à un style visuel qui donne véritablement à voir au lieu de simplement décrire. Un pur régal !

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