BIBLIVORES DE FEVRIER 2019

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Norma Boschian

Quand Dieu apprenait le dessin / Patrick Rambaud. – Grasset

L’auteur, prix Goncourt, nous emmène à Venise, au IX° siècle et emprunte à Boccace le titre de la sixième nouvelle du Décameron. Il décrit une période brute, violente, quand les Vénitiens, peuple de marchands, se réfugiaient dans les lagunes, pour échapper aux Barbares.

Ils vendaient des esclaves, des épices, de la soie,…La ville se lasse de sa soumission forcée à Rome et au pape ; le Doge, le 31 janvier 828, envoie deux tribuns à Alexandrie pour ramener la dépouille momifiée de Saint-Marc. Ainsi, les reliques sacrées permettront de rivaliser avec Rome qui s’enrichit avec les reliques de Saint-Pierre.

C’est donc à un voyage mouvementé que nous convie l’auteur avec beaucoup d’humour (le passage du remplacement du coude consacré par un os de cochon dans une abbaye !…) pour enfin réussir à s’emparer du graal convoité et les subterfuges utilisés pour que la momie sorte incognito d’Egypte.

La dépouille consacrée devient donc le Saint Patron de la Sérénissime, qui peut, de cette manière se libérer de l’empire papal.

Bernadette Desgain

Un monde à portée de main / Maylis de Kerangal. –

« Est-on artiste quand on est faussaire de la réalité? » se demande l’écrivain Maylis de Kerangal dans son dernier roman.

Le monde dans lequel elle nous plonge est celui des peintres du trompe-l’oeil, univers à la fois clos, à la fois ouvert sur le monde, ce monde inhabituel et un rien déjanté des artistes et de la bohème.

C’est l’histoire de Paula, petite étudiante parisienne qui se décide à entrer dans une école d’art bruxelloise où elle ne connaît personne mais où on apprend la reproduction, le trompe-l’oeil, le fac-similé, la copie,…bref, le faux, en peinture, en sculpture et (pourquoi pas ?) en écriture. Preuve que Maylis de Kerangal a un curieux rapport avec la fiction.

Paula, Jonas et Kate partagent une colocation. Ils se lient d’amitié et même un peu plus, Jonas ne déplaisant pas à paula malgré son caractère renfermé mais surtout parce qu’elle admire ses dons réels de peintre. Mais ces liens se délieront au fil des travaux qu’ils entreprendront au sortir du cours et les mèneront dans divers pays, séparément mais toujours en contacts téléphoniques.

L’écriture est très précise sur les matériaux, les couleurs, leurs mélanges, les tons, les dégradés. Sur les pinceaux, leur forme, leur texture, leur longueur. Sur les masques à porter pour se prémunir des vapeurs nocives. Sur les équipes d’artistes attelés à une même rénovation ou à la re-création d’un plafond peint qui s’est effondré. On est plongé dans ce monde d’illusion avec toute la technique et le savoir-faire indispensables.

Donc, après ses mois d’études à Bruxelles à acquérir cet art de l’illusion, Paula enchaîne des chantiers modestes pour assurer son autonomie matérielle loin de ses parents un peu trop envahissants. Puis elle est engagée dans les studios cinématographiques de Cinecitta à Rome, vraie ville factice à côté de la grande capitale historique.

Elle découvre ensuite un Moscou glacial et travaille sous les tentures cramoisies du salon, d’Anna Karénine.

Jusqu’au jour où un appel de Jonas va l’envoyer sur « l’affaire d’une vie », à savoir, le chantier de la construction de la réplique de la grotte de Lascaux. Et nous voilà entraînés 18,000 ans en arrière pour découvrir les 2500 peintures rupestres de cette cathédrale unique, découverte le 13 septembre 1940 par quatre enfants qui se tairont plusieurs jours avant d’oser montrer au curé et à l’instituteur du village des Eyzies leur secret et leur émerveillement.

Là, Paula va se retrouver sur les lieux mêmes de la peinture originelle, créée par les premiers artistes de l’humanité. Ce patrimoine exceptionnel ne fut définitivement protégé qu’en 1963 après que des milliers de curieux accourus du monde entier ne l’aient détérioré par l’humidité de leur haleine et la chaleur des spots.

Paula n’a donc jamais pu voir de ses yeux ce qu’elle doit recopier et a du imaginer les pigments, recréer les alliages, réinventer les perspectives, user des bons tons, des mêmes pinceaux en poils de bêtes,…ce fut un travail impressionnant, passionnant et éprouve qui clôture ce beau récit.

Ce livre me marquera. Pas toujours facile à lire, foisonnant de détails intéressants sur cet art de recopier pas évident du tout, très exigeant, où les yeux piquent à force de fixer le support, où l’haleine se perd dans des masques inconfortables, où les jambes épuisées flageolent en haut des échelles, où les rêves se débinent à force de contempler la réalité…mais il tient en haleine jusqu’à la dernière page car on y apprend mille et une choses qu’on n’imaginait pas. Il en est de cet art comme d’un mystère un peu élucidé lors du point final.

Maylis de Kerangal est une femme de lettres française née en 1967 à Toulon, dont l’oeuvre la plus connue « Réparer les vivants » fut utilisé pour tourner un film avec Emmanuelle Seigner et Bouli Lanners.

Eric Albert

L’Outsider / Stephen King. – Albin Michel, 2019

Un homme peut-il se trouver à deux endroits en même temps ? Évidemment non, clamera l’homme de la rue. L’amateur de Stephen King, lui, turbine déjà pour essayer de deviner par quel stratagème fantastique l’auteur va expliquer l’impossible. C’est bien connu, en littérature fantastique, l’empathie, l’ouverture d’esprit et le merveilleux (même s’il est malfaisant) sont nécessaires pour accepter de se laisser emmener dans les histoires. Il en faudra pour cautionner celle-ci.

Or donc, le petit Frank Peterson a été enlevé, séquestré, violé (avec une branche d’arbre), mordu (voire dévoré) en plusieurs endroits du corps puis achevé par ce qui apparaît être un être sanguinaire, à la limite de l’humain.

D’après les indices et les traces relevées sur place, d’après les témoignages recueillis dans le voisinage, aucun doute n’est permis : l’agresseur n’est autre que Terry Maitland, le coach de l’équipe de base-ball locale, bien connu et apprécié de tous. Pour la police, avec à sa tête Ralph Anderson, la chose est entendue : aussi Maitland est-il arrêté illico presto alors que son équipe joue son avenir sportif sur le terrain. Qui plus est sous les yeux de son épouse et de ses filles, atterrées.

L’avocat Howie Gold est rapidement convoqué. Celui-ci soulève quelques incohéren-ces dans les propos des témoins : pourquoi un habitant du cru aurait-il demandé l’itinéraire pour se rendre dans un hôpital tout proche ? Pourquoi aurait-il donné du “madame” à une conductrice de taxi bien connue ? Comment un ongle proéminent de sa main aurait-il pu blesser un serveur du boui-boui du village, le “Gentlemen, Please” alors que Maitland est très regardant quant à son hygiène personnelle ?Des questions qu’auraient vite balayé un jury d’assises : l’adn ne trompe pas.

Mais comment Maitland aurait-il pu assister à une conférence littéraire d’Harlan Coben, donnée à plus de 500 km de son domicile, en compagnie de quelques collègues de travail au moment même où sa victime présumée passait de vie à trépas ? Une vidéo existe, permettant d’identifier le coach en train de poser une question à l’écrivain et son adn, encore lui, se retrouve sur une couverture d’un des livres qu’il a consulté dans une librairie voisine. Casse-tête pour détective.

Lors de sa mise en accusation, le pauvre Terry est l’objet d’un règlement de compte : il est abattu par le frère aîné de Frank Peterson, ivre de douleur, non seulement après avoir perdu son frère mais aussi sa mère, terrassée par une crise due à son surpoids, son diabète et son désespoir – le père de famille ne tardera pas lui aussi à tenter de mettre fin à ses jours. La loi des séries, sans doute…

L’enquête révèle qu’un cas similaire de délocalisation a déjà été rencontré en Ohio. Lieu de résidence d’une certaine Holly Gibney, ex-comparse de Bill Hodges (le flic retraité du triptyque “Mr Mercedes”, “Carnets noirs” et “Fin de ronde”).Holly semble détenir une théorie pour expliquer le drame.

El Cuco, un personnage mythique mexicain, pourrait être le responsable de la situation. Les investigations n’ayant pu apporter de clarification satisfaisante, il est à présent permis d’ouvrir la porte à l’irrationnel, au paranormal. El Cuco ou l’outsider (celui qui réside à côté de la réalité) aurait la faculté d’emprunter l’apparence de n’importe qui, par simple contact et d’ainsi commettre des crimes impunément. Il se délecterait de la peine et de la souffrance de ses victimes et de leurs proches auxquels il apparaîtrait comme une sorte de golem en formation, avec “des pailles à la place des yeux”.

Holly Gibney pense que le meurtrier de deux fillettes en Ohio, un dénommé Heath Holmes – en fait l’outsider ayant pris ses traits – serait entré en contact avec Terry Maitland lors d’une visite de celui-ci à son père, résident d’une maison de repos de l’État. C’est là qu’il l’aurait “marqué”, pour mieux le reproduire par la suite. Tel un serial killer, l’entité ne peut rester très longtemps inactive. Et a donc déjà dû marquer une autre victime potentielle. Serait-ce Claude Bolton, un employé du “Gentleman, Please”, aperçu à Flint City alors qu’il est censément être chez sa mère, au Texas ?

Le danger guette, car certains enquêteurs se sentent observés, traqués par l’invisible. Jack Hoskins, adjoint de Ralph Anderson, le flic de Flint, est quant à lui persuadé qu’il peut se débarrasser du cancer qui ronge son corps s’il obéit corps et âme aux désirs du fantôme qui le suit à la trace. Et ce fantôme lui intime l’ordre de se rendre au Texas et de tuer toute la clique de gêneurs lancée à la recherche de l’outsider.

L’appétit de lecture est là, dévorant dès les premières pages. Sur ce point, King n’a rien perdu de sa superbe. Le mystère qu’il installe semble insoluble et la complexification de son intrigue (notamment cette histoire de jeune fugueur ayant malencontreusement voyagé dans la camionnette du tueur, de Dayton à Flint City) sert au final la progression narrative de manière subtile et convaincante.
Ce qui l’est moins, c’est la facilité apparente avec laquelle les protagonistes acceptent l’existence d’êtres paranormaux – issus de la mythologie mexicaine ! – et surtout le débusquage de celle-ci. Je ne voudrais pas spoiler mais il existe peu de livres dans lesquels la façon de mettre fin aux agissements d’un méchant passe par l’utilisation d’une chaussette lestée de pierres…
Du coup, pour machiavélique et insaisissable au départ, l’outsider se révèle fragile, chétif, presque incongru. Cela semble devenir une constante chez King de taire l’origine de ses créatures et El Cuco ne faillit pas à la règle : entité mythologique, fantôme affamé de douleur humaine, extraterrestre sanguinaire ? On n’en saura rien.
Menée de main de maître dans une première partie (les deux tiers du roman), l’intrigue affiche ensuite quelques effilochages, facilités et grosses ficelles. Le même symptôme dont souffrait “Fin de ronde” ; comme si un manque final d’imagination de l’auteur empêchait à l’œuvre de déployer toute son ampleur. On ne peut donc pas parler d’œuvre majeure, “magistrale” comme le clame…”Ciné-télé-revue” mais comme une pierre de plus à l’édifice d’une carrière prolifique, qui, si elle a pu briller de mille feux dans un passé pas si lointain que çà (“22/11/63” !!!), approche peu à peu de la nature d’un feu de camp qui s’éteint. King l’a dit lui-même : “les braises peuvent parfois brûler beaucoup plus que les flammes”. Un petit souffle sur le brasier serait à mon sens bien nécessaire.

Chantal Poucet

Mon frère / Daniel Pennac. – Gallimard

L’écrivain français Daniel Pennac est connu pour ses romans tels « Chagrin d’école » ou « La fée Carabine » ou, encore, « Comme un roman » dont je pense avoir parlé ici il y a longtemps.

Cette fois, il se tourne vers son enfance et nous narre surtout la vie de son frère trop tôt disparu et dont il fut toujours très proche. C’étaient des frères liés par une solide et vraie amitié, une intimité, des secrets partagés, des tendresses qu’ils ne s’avouaient pas, car à l’époque il était interdit de transgresser le code du silence.

Ce Bernard a toujours été le fils et le frère préféré de toute la tribu. Il devint ingénieur en astronautique mais sa vie amoureuse fut hélas un échec. Il en souffrit beaucoup et se recroquevilla dans sa coquille au point que Daniel établit un parallèle entre lui et le héros de la pièce de théâtre de Melville intitulée « Bartleby ». Daniel joue au théâtre cette pièce étrange,ou plutôt en lit le texte, en souvenir de Bernard, qu’il a tant aimé et si peu compris.

Mais qui est Bartleby ? C’est un timide employé de bureau, copiste chez un notaire, mais y refusant tout travail manuscrit d’une seule phrase restée légendaire : « je préférerais NE PAS faire ce travail ».

Le notaire, lassé de cette sempiternelle répons,e le congédie.

Bernard aussi est congédié et voudrait vivre dans un cabanon, frustré par le départ de sa femme. Mais il n’en parlera jamais à personne et surtout pas à Daniel dont il s’est octroyé le rôle de protecteur .

La fin de Bernard sera atroce. Daniel, lui, est auréolé de réussite pour ses livres et il se sent complètement impuissant à le sauver.

Un passage du livre sur les notaires m’a interpellée et je vous le transmets :

« En dépit de l’image grise et noire que le public se fait de vous, notaires, vous exercez le métier le plus vivant qui soit. Le plus intéressant. Toute votre existence passée voit s’éteindre, naître et s’accomplir celle des autres. Tant de biographies dorment dans le secret de vos classeurs. Et tous ces morts font l’humus ou ont poussé les vivants qui viennent chez vous, quotidiennement, réclamer une part d’héritage, faire appel d’une décision, affiner l’impôt sur la fortune, proposer un montage financier, bâtir le château de cartes de sociétés-écrans, garantir le patrimoine des enfants ou se protéger au contraire de leurs appétits précoces…

On est LE notaire, on a tout lu dans ces dossiers, tout entendu de ces rendez-vous. Sans y prendre garde, on est devenu spécialiste de l’espèce humaine. On sait tout sur tous et on connaît le fonctionnement de chacun. On a écouté toutes les confidences, soupesé toutes les argumentations, assisté à la turgescence de tous ces désirs, enduré les plaintes de toutes les frustrations. On a vu s’élaborer le mensonge sous toutes ses formes, et on a laissé des vérités humainement incontestables se noyer dans les froides profondeurs du droit. On connaît les sources du désespoir, toutes les raisons du contentement, et ces petites éternités de fureur ou de joie célébrées dans les fauteuils de notre bureau…,on les sait provisoires.

Le désir est notre seul client.

Ayant saisi cela, on vit dans la certitude de comprendre l’être humain. Cette certitude alimente notre besoin d’en savoir davantage et fait de ce métier réputé monotone, l’aventure la plus passionnante qui soit pour un esprit curieux : Voyons un peu ce que désire ce nouveau client…Voyons ce qui l’anime…Voyons sous quelle bannière il croit avoir placé sa vie… »

Bernadette Fonzé

Je retrouve avec plaisir, l’écriture belle et sobre, la construction inventive de Nancy Huston dans son roman Lèvres de Pierre.

Ce récit est écrit en deux parties.

– La première est l’histoire du cambodgien Saloth Sâr qui deviendra Pol Pot. Elle se déroule de 1934 à 1970. On suit son enfance difficile, ses échecs scolaires, un moment de sa vie dans un monastère bouddhiste, ses rencontres avec le communisme parisien jusque l’orchestration du plus grand auto-génocide. C’est dangereux de lire cette histoire parce que Pol Pot , ayant des circonstances atténuantes, deviendrait presque sympathique. Il souhaite libérer le Cambodge.

– La deuxième est l’histoire de Doritt (pseudonyme de Nancy Huston). Elle décrit les parallèles entre sa propre vie et celle de Saloth Sâr. Ce récit s’étale de 1963 à 1979. Elle se lance dans le combat pour l’Egalité des Femmes.

Concernant la vie cambodgienne, Nancy Huston est extrêmement bien documentée. Par exemple, elle décrit les sculptures des danseuses Apsara lissées par le passage des touristes dans le temple d’Anghor Wat.

Le titre Lèvres de Pierre fait référence aux sourires des statues de Bouddha ainsi qu’aux sourires des cambodgiens.

Roman raffiné … J’ai beaucoup aimé !!

Je ne vais pas passer outre le dernier roman de mon auteur favori Laurent Gaudé : Salina. Les trois exils.

Il s’agit ENCORE d’une perle rare !!!! Mais suis-je objective ????

C’est l’histoire de Salina, enfant abandonnée. A quelle époque ? Dans quel pays ? Nous ne le saurons jamais … mais est-ce important ? Laissons chaque lecteur vagabonder dans son imaginaire. Trois fils, trois exils. Son histoire nous est racontée par son plus jeune fils lors de leur voyage vers sa dernière demeure vers l’île du cimetière.

Conte moderne, c’est une fable mythique. Nous sommes embarqués dans la maîtrise de l’écrivain conteur. Admirable, captivant, parfait, du grand Gaudé, le top !!

Un bijou à l’état pur et sans défaut … peut être un tout de même : trop court. On n’a vraiment aucune envie de quitter Salina …

Poésie, fantastique, envoûtant, déchirant …

Un grand merci à mon âme soeur littéraire !!!!!!

 

Chantal Poucet

J’ai lu « Demain » de Guillaume Musso. J’en ai apprécié l’inventivité, l’émergence douce du fantastique. La lecture m’a procuré détente et amusement. L’intrigue s’axe sur deux personnes qui prennent rendez-vous après avoir communiqué sur internet…et ne se trouvent jamais…

 

Devenir de Michelle Obama

Ce livre autobiographique de l’ex Première Dame des USA (épouse de Barack Obama) m’a surtout touchée par l’évocation de la vie de famille de l’auteur, dans laquelle elle a naturellement transposée la chaleur du foyer dont elle a bénéficié, enfant (« Les enfants n’ont besoin de rien d’autre que de savoir que leurs parents les adorent. Leur apporter du soutien, de la stabilité, c’est le plus beau des cadeaux. C’est vraiment ce que nous essayons de faire avec nos filles »). Elle dévoile aussi l’âpre existence de son père, pianiste (« Mon père avait la sclérose en plaques, je n’ai jamais pu le voir marcher. Mais il a tellement travaillé et nous a tellement aimés. De lui, j’ai appris l’amour inconditionnel »). Les valeurs familiales de courage, de pugnacité et de joie de vivre ont fait d’elle une femme admirable en de nombreux points.

Michèle Quinet Le Docte

Je voudrais revenir sur deux livres dont on a déjà parlé mais dont la lecture a conforté l’appréciation positive exprimée.

D’un côté, il y a « Le Commis », présenté par Claudy. Un malfrat veut aider le commerçant qu’il a précédemment braqué. C’est un livre sur la rédemption, la recherche d’une estime de soi, les dérives des pressions familiales et religieuses (le héros est un juif américain) ainsi que sur les ravages de la résignation. A noter l’excellente atmosphère qui s’installe grâce à la description de conditions de vie étriquées, les tensions entre les différentes communautés (noirs, juifs,…). L’ambiance de quartier est très bien rendue et c’est comme si – mais n’est-ce pas bien le cas – l’ensemble du livre se déroulait entre quatre immeubles…

De l’autre côté, « Miniaturiste », présenté par Margarete. C’est un livre curieux. Nous sommes à Amsterdam au XVII° siècle. Une jeune fille de 18 ans est mariée à un riche marchand et pénètre dans un monde feutré, discret, où un couple de serviteurs préside aux tâches quotidiennes. Mais pourquoi le mari se refuse-t-il à son épouse, au point de faire couche séparée ? Pourquoi lui offre-t-il une maison de poupées qui se remplit des figurines livrées de façon mystérieuse. Des figurines qui ressemblent étrangement aux occupants du domaine…

Même si une atmosphère prégnante hante les pages, on y ressent également comme un courant de liberté, une permissivité propre aux Hollandais.

Deux lectures intenses et intéressantes, en tout cas.

Claudy Jalet

David Diop : Frère d’âme . – Seuil / 175 pages

L’auteur

D’origine sénégalaise David Diop est né à Paris en 1966. Il est maitre de conférences à l’université de Pau. « Frère d’âme » est son second roman et pour celui-ci il a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2018.

L’histoire

Elle se déroule en deux parties.

Dans la première nous sommes en plein dans la boucherie de la guerre 14/18. On y suit deux soldats africains, Alfa et Mademba, des tirailleurs sénégalais qui sont dans les tranchées, face aux allemands. Bien qu’ils ne le soient pas, ces deux hommes sont comme des frères. Dès le coup de sifflet du capitaine, ils foncent avec les autres vers la mort. Mais cette fois c’est Mademba qui va s’effondrer sous les balles ennemies. Alfa va alors tomber dans une violence folle où on le sent invincible. Armé de son fusil et de son coupe-coupe il fait le mort sur le champ de bataille en attendant que l’assaut se termine, que chacun regagne son camp. Puis il rejoint les tranchées allemandes, assassine un soldat, lui coupe une main, s’empare de son fusil et revient, presque naturellement dans ses lignes. On l’y accueille en héros, on lui donne les meilleurs morceaux du repas…. Mais au bout de trois mains coupées les attitudes changent, ses compagnons d’armes voient en lui un fou dangereux. Il les effraye. Au bout de sept mains coupées, la décision de l’évacuer à l’Arrière est prise.

Et commence la seconde partie du roman. Partie dans laquelle, accompagné de ses sept mains, il va se remémorer son passé, expliquer sa fraternité avec Mademba, faire revivre leur famille respective et expliquer pourquoi ils ont rejoints les rangs de l’armée française. Le tout entrecoupé de la découverte de l’amour physique, des croyances et de traditions africaines.

J’ai trouvé la première partie du livre vraiment forte, parfois écœurante et plus violente que dans des livres « gore » parce que, même si c’est un roman, on est sur le champ de bataille, en plein dans l’horreur. La seconde partie est intéressante parce qu’on y explique le passé et les motivations des deux hommes mais il y a aussi ce côté « croyances africaines » qui m’a moins captivé.

Roland Brival : Thelonious. – Gallimard / 159 pages

L’auteur

Auteur d’une quinzaine de romans, il est aussi musicien. Il a publié 5 albums dans le style jazz soul.

Le livre

Il raconte les dernières années de la vie du pianiste de jazz Thelonious Monk mort à 64 ans. A ce moment il partage sa vie entre sa riche maitresse blanche qui est aussi son mécène et un peu sa femme et ses deux enfants. Mais aussi l’alcool et les drogues dans les bars enfumés. Ce pianiste noir, qui changeait régulièrement de couvre-chef, aura aussi souffert du racisme qui gangrenait les Etats-Unis. Cela ne l’a pas empêché de connaitre une immense carrière internationale et de se faire accompagner par les plus talentueux musiciens de session de l’époque tels que Bud Powell, Charlie Mingus, John Coltrane, Miles Davis, Oscar Peterson… Ils allaient tous devenir des pointures immenses de la scène jazz mondiale. On peut regretter que ce livre ne soit pas une biographie complète de Monk mais au vu de l’illustration formidable qui accompagne le texte on peut le comprendre.

Bruno Liance, illustrateur et aussi amoureux du jazz, a réalisé une trentaine de dessins à la craie pour agrémenter la lecture et franchement ces œuvres sont splendides. Quel travail et quelle finesse dans ces dessins.

Et on lit et regarde ce bouquin en s’écoutant Monk’s Music. Ou un autre disque puisé dans sa conséquente discographie.

Catherine Lheureux

Jeux de mains, d’Yves Laurent

Une mention spéciale pour ce roman écrit à quatre mains, Yves Laurent étant la réunion d’Yves Vandeberg et Laurent Vranjes… Contrairement à d’autres romans collectifs, les coutures y sont absolument invisibles !

L’histoire s’ouvre sur une sinistre mise en garde…

« Ce coup-ci n’était qu’un « essai » afin de m’assurer que je n’avais pas tout à fait perdu la main, mais pour ma prochaine victime, je lui réserve une véritable petite œuvre d’art. Mon vieux Corduno, il va falloir te préparer à en baver grave ».

Le ton est donné : après deux années d’interruption, le tueur en série qui donnait des cauchemars au célèbre Inspecteur principal David Corduno et à son équipe décide de refaire surface afin de poursuivre sa danse macabrement perverse. Le point commun de la 6e victime avec les précédentes ? Une nouvelle phalange coupée et emportée par le tueur, mais à la main gauche cette fois. Le sang-froid de Corduno, avec qui le tueur joue au chat et à la souris, va être mis à rude épreuve au cours de cette enquête bruxelloise ponctuée de traits d’humour et de bains de sang. Mais pourquoi le meurtrier semble-t-il connaître si bien son traqueur ?

Il n’y a pas à dire : c’est un coup de maître pour un premier polar. L’intrigue, rondement menée, est tout à fait équilibrée, avec ce qu’il faut de fausses pistes, de soupçons et d’effets glauques : un jeu de piste malsain, dans lequel il vaut mieux avoir le cœur bien accroché. Le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page, sans ennui, sans temps mort : mieux que ça, en réalité, puisque la pression monte au fil des pages. C’est vrai qu’avec le nombre de crimes, sanglants à souhait et décrits avec une minutie un peu racoleuse mais si efficace, il faut avoir l’esprit chagrin pour ne pas y trouver son compte. D’accord : j’avais deviné la fin, mais c’est peut-être parce qu’à force de ne lire que des romans policiers, je finis par avoir une conscience un peu spéciale… Il est vrai que ce meurtrier, qui paraît toujours avoir une longueur d’avance sur les enquêteurs, est particulièrement stimulant.

Les personnages – les enquêteurs, les victimes et les autres – sont bien campés et le décor est planté au petit point avec un réalisme qui frise la perfection : cela fait tellement vrai qu’on s’y croirait… Encore plus quand on est Belge et qu’on suit avec délice les investigations dirigées à travers notre belle ville de Bruxelles. Sans parler de ces expressions belgo-belges savoureuses dont les auteurs ont émaillé leur texte… Certains amoureux du beau langage regretteront peut-être le recours au patois et ce côté un peu vulgaire, mais parfaitement assumé. Quant à moi, je me suis régalée, et pas seulement au sens figuré : ce n’est pas tous les jours que l’on pioche un polar dans lequel tous les sens sont mis en éveil, même le goût…J’ai adoré cette scène où le héros s’arrête place de la Bourse pour y déguster une barquette de caricoles. L’écriture est habile et le rythme, imposé par le tueur, ne se relâche jamais.

Deux bémols, cependant. Le premier est un écueil facile à surmonter : il s’agit des scènes de sexe explicites, qu’il suffit de lire en oblique… Je n’ai rien contre, mais à mon sens, elles n’apportent franchement rien à l’histoire. Tout au plus peut-on imaginer qu’elles illustrent le titre, d’une certaine façon. Le second souci est beaucoup plus ennuyeux : c’est l’absence de mobile réel cohérent pour le tueur. Je ne veux pas prendre le risque de développer et de dévoiler des éléments qui pourraient gâcher le plaisir de ceux qui se proposent de lire cet excellent roman, mais avec une fin aussi réussie, aussi inattendue, aussi terrible – dans le sens étymologique du terme – j’espérais que les auteurs auraient gratté pour « habiller » davantage le tueur, pour le pourvoir d’une raison personnelle essentielle. Il y a dans ce livre tant de détails qui finalement prennent leur place qu’il n’aurait pas fallu grand-chose de plus pour parvenir à motiver les crimes d’une manière plus structurée et plus intime.

Mais que mon avis ne vous empêche pas de vous forger votre propre opinion… Une fois que vous serez dedans, il vous sera impossible d’en sortir, et vous maudirez toutes les (bonnes ?) raisons qui vous obligeront à vous interrompre dans la lecture de ces infernaux Jeux de mains.

La Source S, de Philippe Raxhon

Quel est le point commun entre le philosophe romain Sénèque, l’écrivain Oscar Wilde et l’empereur Napoléon 1er ? La Source S.

Qu’est-ce qui relie Paris, Palerme, Dublin, Tel Aviv, Rome, Waterloo, Sainte-Hélène et les chemins de la mémoire ? La Source S.

Qu’est-ce qui pourrait bouleverser notre vision historique du monde ? La Source S.

Qu’est-ce qui peut réunir un historien renommé, professeur à la Sorbonne, jouisseur, gourmand et amateur de grands vins sans modération, et une jeune chercheuse sicilienne ambitieuse, instable et sensuelle à tomber par terre ? La Source S.

Qu’est-ce qui peut tuer ou inviter à tuer avec un raffinement de cruauté ? La Source S.

Qu’est-ce qui constitue une énigme insoluble et le restera peut-être, même à la dernière page ? La Source S.

Qu’est-ce qui est authentique dans cette histoire ? L’impact de la Source S.

La Source S, un thriller à ne pas lire si vous êtes satisfait de vos certitudes.

Avec une quatrième de couverture pareille, toute tentative de résistance à La Source S est vaine : vous manquez de sommeil et vous aviez décidé de vous coucher tôt ? Tant pis, vous le ferez demain ! Les premières pages vous ont envoûté(e) ? Vous n’avez encore rien vu : attendez seulement d’être arrivé(e) aux pages 49 et suivantes… Je ne résiste pas à la tentation de vous faire partager par le texte l’exaltation que j’ai ressentie à la lecture de ces lignes. Jugez donc par vous-même !

« Ceci est la dernière lettre que je t’écris, et tu comprendras, au fil de sa lecture, qu’elle doit absolument rester secrète, c’est la dernière marque d’amitié que je sollicite de ta part : ton silence absolu, car je vais bientôt disparaître et je vais maintenant m’en ouvrir à toi (…)

J’ai souvent déploré l’état de Rome, ou plutôt l’esprit de nos concitoyens. Assoiffés de plaisirs immédiats, imbus par une puissance dont ils n’ont pas eux-mêmes fait la conquête, méprisant envers leurs ancêtres qui leur ont offert cette puissance, ils abandonnent leurs dieux comme on quitte une bonne maîtresse dont on s’est lassé des caresses et des baisers. Ils abandonnent le principe même des dieux gouvernant leur destinée, ne laissant aucune chance au stoïcisme de le remplacer. (…)

Les dieux des Romains s’éteignent dans leur cœur, dans l’éclat de leur indifférence corruptrice, et cette indifférence menace la moralité publique et donc l’Empire : le dieu des Juifs brûle dans leur cœur, dans la noirceur de leur colère inassouvie, et cette colère menace la paix publique, et donc l’Empire. Les dieux ne séduisent plus les hommes de bien, et le dieu séduit les hommes pervers.

Je suis persuadé que le stoïcisme serait l’alternative pouvant sauver l’Empire de la décadence, elle nous rendrait cette force, cet honneur et cette volonté virile qui a fondé la République. Je suis persuadé aussi que le dieu des Juifs, l’idée d’un dieu colérique auquel se soumettre dans l’abandon de soi et de son libre arbitre, est plus fort et plus séduisant que jamais aux yeux des faibles, qui dominent largement le monde. Notre Empire, il est vrai, les a multipliés ces faibles, dans l’entreprise de la nécessaire soumission des peuples pour assurer sa croissance et sa sécurité. (…)

Comment pouvais-je rendre populaire le stoïcisme à Rome et dans tout l’Empire, et en même temps diviser les Juifs afin d’affaiblir leurs légions et l’arrogance de leurs prêtres ? J’ai trouvé une réponse à cette question qui a causé ma perte aujourd’hui et probablement celle de l’Empire demain. (…)

Mon projet était extrêmement simple : raconter une belle histoire facile à comprendre, qui contiendrait sans l’afficher l’essentiel du message stoïcien, la faire diffuser comme une rumeur parmi les foules, et ne jamais permettre l’identification de son auteur pour qu’elle reste une rumeur libre qui enfle et se transforme au gré des récits colportés. (…)

J’ai décidé de mettre en scène un personnage à la fois banal et exceptionnel de la façon la plus élémentaire qui soit, en laissant des vides dans le récit afin de stimuler l’imagination naturelle de mes innombrables destinataires. (…)

Mon récit reposait sur les aventures et les déboires d’un personnage émergeant de la société juive, dans lequel pourraient se reconnaître les Juifs eux-mêmes, tout en étant divisés sur ses intentions, afin de stimuler la polémique, la division et le désarroi entre eux.

J’ai donné à mon personnage un prénom juif des plus communs, Yehoshuah. J’ai été laconique sur son enfance, sinon qu’il est né dans un milieu humble, mais prétendument descendant de la lignée du roi David. Arrivé à l’âge adulte, j’en ai fait un prédicateur, durant un bref ministère public au sein des Juifs, entouré de disciples (…) J’ai bien entendu imaginé une fin dramatique, un ultime repas avec ses frères, une arrestation, un jugement voulu par les Judéens eux-mêmes, une exécution sanglante pour illustrer leur cruauté.

Durant son ministère, mon personnage a véhiculé un message simple : l’implantation très prochaine en Judée du royaume de Dieu, dont il est le messie attendu des Juifs, puis viendrait son sacrifice, et l’annonce de son propre retour parmi les hommes. (…) Ce personnage ne pouvait pas revenir puisqu’il était mort et surtout puisqu’il était issu de mon imagination ! Mais j’estimais que la déception qui en découlerait pour les Juifs, en situation d’attente (…) aurait été de nature à accentuer leurs divisions internes déjà si nombreuses.

J’ai glissé dans la bouche de mon personnage quelques adages, principes et enseignements stoïciens adaptés à des oreilles populaires. (…)

Pour conclure, je dois à la vérité que… »

C’est sur cette fin tronquée que s’achève la lettre perdue de Sénèque à Lucilius, celle qui ne figure dans aucun corpus… Une lettre vieille de 2000 ans, écrite le jour même de la mort du grand philosophe stoïcien en avril 65… Une lettre au contenu explosif ! Une mystification ?… Et si ce texte était authentique ? Et s’il était publié ? Quel bouleversement ce serait pour l’Histoire de la civilisation occidentale… Mais où est la fin ? Et surtout que dit cette fin ? Pourquoi l’a-t-on si soigneusement détachée du reste de la lettre ? Est-ce parce qu’elle établit des faits encore plus graves que ceux qui figurent dans les premiers paragraphes ? Comment en être sûr ? En mettant la main dessus, tout simplement…

C’est ce à quoi vont s’atteler les deux héros de cette quête épique, François Lapierre, professeur à la Sorbonne, et Laura Zante, docteur en Histoire, à l’origine de la découverte du précieux document. On s’embarque avec eux dans un mélange de curiosité et de jubilation, au gré des nombreux voyages que les deux scientifiques vont entreprendre sur les traces de cette Source S désormais au cœur de toutes leurs préoccupations… et des nôtres !

L’auteur nous emmène dans un monde qu’il connaît bien, celui de la recherche universitaire dont il décrit le fonctionnement sans beaucoup de ménagement, mais avec un petit clin sympathique à son Alma Mater, l’Université de Liège. Et pour tous les historiens de formation, comme moi, il y a la délicieuse sensation que procure la lecture d’expressions presque oubliées, comme « apparat critique », perdues dans les profondeurs de l’inconscient et le souvenir confus des cauchemars de veille d’examen…

L’argument de cette fiction hors du commun est merveilleusement servi par le phrasé simple et direct de l’auteur, qui réussit l’exploit d’accumuler les faits et les descriptions sans jamais lasser. La Source S est un roman érudit, extrêmement dense, mais jamais ennuyeux parce que le fil conducteur est toujours clairement identifié… Et puis il y a la dynamique même du récit, avec ces événements qui s’enchaînent, les révélations dans la foulée, ces meurtres en série, ces questions qui ne cessent de se multiplier alors que les deux personnages principaux n’ont de cesse d’y apporter des réponses, tous ces éléments distillés petit à petit… Je suis restée littéralement accrochée à ce livre, le souffle court, jusqu’à la dernière page… J’étais habitée par les mêmes doutes qui font vaciller le professeur Lapierre dans ses certitudes scientifiques : faut-il et peut-on tout révéler, au nom de la science ? Sous prétexte de faire avancer les connaissances, a-t-on le droit de s’enfermer dans une bulle à l’écart de tout et de tout le monde ?

Que dire de plus ? Des descriptions de lieux vraiment magnifiques, des recettes de cuisine qui font prendre trois kilos rien qu’en les lisant, et cette source, omniprésente et inaccessible… Et cette fin habilement troussée… Un excellent moment de lecture, un roman divertissant et stimulant qui tient ses promesses.

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