Biblivores de Juin 2018

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BIBLIVORES

BOSCHIAN, Norma

« 4-3-2-1 » par Paul Auster

Quatre histoires pour les mêmes personnages sont proposées. Le lecteur choisit celle qu’il veut (sur le même principe que la collection « le livre dont vous êtes le héros »). L’auteur emploie presqu’ exclusivement le discours indirect, et truffe son texte de références à des événements politiques qui ont changé l’Amérique à partir des années ‘50.

Après m’être astreinte à la lecture de la moitié du pavé de 950 pages, j’ai renoncé à poursuivre tant le manque d’intérêt, la platitude narrative et la lassitude ont gagné le terrain d’une réelle motivation de (re)découverte d’un auteur très bien coté par la passé. Un constat certes un peu…austère, mais franc et sincère.

 

 

 


 

« Underground Railroad » par Colson Whitehead

L’auteur nous raconte l’histoire romancée d’une esclave noire, Beth, vendue avec sa mère dans une plantation de coton. Après la fuite de sa mère, elle se retrouve seule et lorsque les fils du colon reprennent l’exploitation, elle va appartenir au fils sadique et cruel.

Elle s’enfuit avec César et, ensemble, ils affrontent les dangers extérieurs (nature sauvage, chasseurs d’esclaves,…). Grâce à l’aide de certains Blancs, elle parvient à s’enfuir seule à bord du chemin de fer souterrain et rejoint la communauté des « nègres marrons » (nom donné aux esclaves fugueurs).

L’esclavage étant aboli, elle devient libre.

L’auteur inclut dans son récit les reproductions de documents supposés d’époque relatant par voie de presse le signalement des esclaves recherchés et nous décrit les conditions de vie de la plupart des esclaves (cette partie m’a fait penser au roman « Bakita ») et l’horreur des châtiments subis lorsqu’ils étaient ramenés à la plantation.

Ce récit m’a fait penser au courage des « Justes » qui ont aidé les Juifs en 1940 et aussi aux actions de solidarité envers les migrants actuels et il est heureux que la justice française ne poursuive plus les actes de solidarité.


« Couleurs de l’incendie » par Pierre Lemaître

Deuxième volet de la trilogie entamée avec « Au-revoir là-haut », l’histoire nous emmène à Paris, en 1927, dans le milieu bourgeois de la finance.

Le banquier Marcel Péricourt, père de Madeleine, meurt. Le jour de ses funérailles, Paul, son petit-fils, se défenestre lors du passage du convoi funèbre et reste handicapé à vie.

Madeleine, brisée de chagrin, délègue tous ses pouvoirs au précepteur de Paul, son amant qui espère l’épouser. Mais la noce ne se fera pas. Malgré cela, il vit entièrement aux crochets de Madeleine, s’essaye au journalisme et, à cause de ses conseils financiers, finit par ruiner Madeleine, ainsi que son fils, tandis que lui s’enrichit.

L’auteur dépeint avec justesse un milieu corrompu, frelaté, des arrivistes prêts à tout. Il décrit la débâcle financière de 1929, les remous qui secouent l’Europe, les débuts de la montée d’Hitler, sans oublier, pour ma plus grande joie, de doter l’héroïne d’un machiavélisme époustouflant qui lui permettra de se venger de tous ceux qui ont profité de sa confiance et de sa naïveté.


ALBERT, Eric

« Le manuscrit inachevé » par Frank Thilliez

Maître incontesté du thriller français aux côtés de Maxime Chattam et de Jean-Christophe Grangé (attendent en embuscade : Olivier Norek, Marc Charuel, Bernard Minier et d’autres), Frank Thilliez délaisse pour un temps les enquêtes de son duo  (Lucie Henebelle et Franck Sharko) pour nous proposer un récit noir de noir et à la construction originale, quoiqu’un peu déstabilisante.

En préambule, un certain J.-L. Traskman explique les raisons qui l’ont poussés à terminer un roman écrit par son père, le célèbre Caleb Traskman, récemment décédé (suicide).

Le roman inachevé traitait du calvaire vécu par une romancière, Léane Morgan, dont le couple qu’elle formait avec Jullian a volé en éclats depuis la disparition soudaine de leur fille, sans doute kidnappée, abusée et tuée par le sinistre « Voyageur ». C’est du moins ce que ce dernier clame du fond de sa prison.

Le corps d’une femme énucléée et sans mains est retrouvé dans le coffre d’une voiture, lors d’un contrôle de douane. Il s’avère rapidement que le conducteur n’est pas l’assassin. Deux flics, Vic et Vadim vont peu à peu remonter la piste d’un tueur en série qui prend plaisir à composer un corps inédit avec des morceaux de cadavres épars…

S’agirait-il du tueur insaisissable dont Jeanson s’approprie les crimes ? Sont-ils d’une manière ou d’une autre, en lien ?

Depuis la disparition de sa fille, Jullian n’a eu de cesse de mener ses propres investigations. Au point de susciter la colère d’hommes de l’ombre. Jullian est bientôt retrouvé, totalement amnésique après une violente agression. Son épouse, Léane, le recueille et finit par découvrir que son mari séquestre dans un phare du bord de mer un infâme suspect du nom de Giordano. Qui est-il ? Le tueur de leur fille ou un pion dans un échiquier pervers ?

Lorsque Vic et Vadim contactent Léane dans le cadre de leur enquête, le lien entre la disparition de leur fille et le tueur en série recherché se resserre. Motivés par l’angoisse, Léane et Jullian finissent par commettre l’irréparable. Des événements étranges, difficilement explicables de manière cohérente, induisent en Léane des soupçons quant à la sincérité de son ex-mari. Quelle est cette part d’ombre qui sommeille en lui ?

La complexité du roman – il vaut mieux prendre des notes – se double d’une construction originale appelée mise en abyme : en effet, si le roman inachevé de Traskman raconte l’histoire glauque et cruelle d’un tueur en série pervers et de la disparition d’adolescentes, le livre écrit par Léane Morgan, institutrice versé dans l’écriture de thrillers, traite de l’histoire d’un romancier appelé Arpajeon séquestré par une fan pour l’obliger à n’écrire que pour elle (cf : vous avez dit « Misery » ? Oui, et Thilliez ne s’en cache pas ce qui fait de cette référence un hommage). Et qu’écrit-il cet Arpajeon ? Des thrillers, évidemment.

La prise de tête ne s’arrête pas là ! Le roman est truffé de palindromes soulignés (mots qui se lisent de la même manière dans les deux sens), le pseudonyme adopté par Léane Morgan pour son roman est Enael Miraure (cf : miroir?), et que penser des indices laissés par le « Voyageur », comme ces 516 cheveux prélevés sur chacune de ses victimes ?

Si on veut jouer au détective, le terrain de jeu est savamment posé par Thilliez et des correspondances, liens, nœuds narratifs ne doivent être compréhensibles que par lui. Ce qui ne rend pas le roman déplaisant mais a la fâcheuse tendance à nous laisser sur notre faim. La fin, justement, abrupte. Elle emprunte même un procédé qui fait plutôt partie du code génétique des soaps opéra – et on n’y croit pas une seconde !-. Mais chut, je n’en dirai pas plus.

Le constat que je retire de ce Thilliez est positif : il insuffle une lecture addictive, parsème son récit de scènes vraiment éprouvantes (horreur pure ou descriptions « douloureuses ») mais pèche par excès de complexité. Etait-il vraiment nécessaire d’aller si loin dans la pose de jalons mystérieux, de fausses routes ? J’en doute mais je salue néanmoins le travail. Et je reste sur le sentiment que la clé du mystère réside dans la constance du reflet (miroir, palindromes,…). Sans pouvoir l’expliquer de manière totalement satisfaisante…


Prédateurs / Maxime Chattam

Le roman n’est pas récent mais il apparaît, pour moi, comme un des meilleurs de l’auteur. D’abord grâce à son lieu et à son époque : lors du débarquement de Normandie (même si celui-ci n’est jamais clairement identifié!), une série de meurtres ritualisés est perpétrée sur un bateau qui convoie des soldats et, plus tard, sur le territoire français (?) proche.

Deux personnages principaux se détachent : le Lieutenant Fréwin, de la Police militaire et la jolie infirmière Ann Dawson, femme déterminée et qui n’a pas froid aux yeux.

Le premier cadavre qui est retrouvé dans le réfectoire du bateau a été décapité. A la place, un tête de bélier a été fixée. La seconde victime a été enroulée dans de la bande adhésive et un scorpion vivant a été inséré dans sa bouche qui a ensuite été clouée. Quant à la troisième, qui survit quelque temps à son sévice, elle a eu le corps truffé d’hameçons de pêche. Les fils attachés aux hameçons ont été incrustés dans les murs alentour, transformant le pauvre soldat en un pantin obligé de garder l’équilibre, sous peine de voir sa chair arrachée çà et là.

L’enquête menée par la PM, qui n’a pas bonne presse auprès des soldats, semble se focaliser sur le 3° section, un corps d’armée qui fonctionne un peu comme une secte. Le premier suspect, Quentin Trenton, meurt sur la plage, déchiqueté par une grenade ennemie mais pourtant, les meurtres continuent.

Le tueur se plaît à jouer avec les enquêteurs, allant même jusqu’à pénétrer dans la tente de Fréwin, une nuit, pendant son sommeil.

Tous les personnages du roman possèdent leur part d’ombre, à commencer par le lieutenant, suspecté d’avoir facilité l’accident fatal de son épouse. Il prétend connaître le langage du sang utile pour décrypter la psychologie des tueurs. Ann Dawson cache quant à elle la raison qui la pousse à vouloir suivre le cheminement de l’enquête, quitte à prendre des risques inconsidérés. Matters, l’adjoint de Fréwin est un obsédé sexuel et narcissique. Quant aux soldats de la 3° section, entre brutes épaisses et esprits romantiques , ils semblent tous liés par une camaraderie et une solidarité qui va bien au-delà du soutien mutuel.

Quand Dawson parvient à identifier un lien entre les trois meurtres – une question de signes astrologiques – l’enquête s’emballe, d’autant qu’elle déplaît au plus haut niveau de la hiérarchie. C’est la guerre, alors pourquoi se préoccuper d’un meurtrier qui peut mourir d’un instant à l’autre. La mort trône, partout et tous tuent impunément.

Chattam exploite habilement un suspens sanglant. Tour à tour, il parvient à nous faire suspecter l’un puis l’autre de ses personnages (y compris les principaux) et nous entraîne dans les méandres de la noirceur humaine et dans l’horreur, à un point rarement atteint dans ses ouvrages.


Des voix sous la cendre : manuscrits des Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau

Les Sonderkommando (ou commandos spéciaux) étaient des unités composés de prisonniers juifs, chargés de prendre en charge, avant et après leur mort, les pauvres déportés condamnés aux chambres à gaz, notamment à Auschwitz-Birkenau. Ce sont les membres du Sonderkommando qui amènent les victimes au crématoire, qui les font se déshabiller pour la « douche », qui les observe entrer dans la chambre où le gaz Zyklon B va les exterminer. Ce sont encore eux qui transportent les cadavres, qui coupent les cheveux des femmes, extraient les dents en or, et préparent les bûchers collectifs ou le passage dans les fours.

Peut-on imaginer l’horreur des conditions de vie de ces êtres, d’une part mieux considérés, nourris et logés que les prisonniers habituels et d’autre part contraint de participer au génocide de leur propre peuple ! Imagine-t-on la tension perpétuelle, la culpabilité, l’horreur, les cris et les pleurs qui emplissent la tête. Il n’était pas rare que des membres du commando se suicident ! D’autres, en termes de résistance, ont préféré coucher sur le papier leur histoire, ressentis, anecdotes et témoignages. Cachés dans des boîtes en fer, dans des bouteilles thermos, ces textes ont été enterrés aux abords des crématoires, à l’insu des Allemands. Et ils ont été retrouvés après la guerre, livrant au monde une vision d’époque sur un système d’extermination que les nazis avaient pourtant tentés d’effacer, lors de leur débâcle.

Insoutenables, traduits de langues différentes (dont le yiddish et l’hébreu), lacérés par le temps donc incomplets, les écrits sont donc retranscrits ici. Il faut avoir le coeur bien accroché pour se projeter dans l’univers satanique des camps de concentration, du transport en trains, des sélections arbitraires, de la vie dans les baraques.

Quelques éclaircissements sur le pourquoi et le comment se font jour. Il est difficile de saisir les raisons qui ont poussé un peuple à élire un dictateur en la personne d’Hitler, tout comme on peut ne pas comprendre la relative passivité, le fatalisme et la résignation des prisonniers conduits au crématoire. L’Histoire, la Société et la Tradition culturelle ou religieuse permettent de saisir l’un ou l’autre comportement. Mais le constat reste affligeant, accablant de bêtise, révoltant, devant tant d’inhumanité, de compassion, d’ignorance et d’ouverture tolérante.

Les écrits personnels sont accompagnés de compte-rendus d’audience de tribunaux, chargés de juger les Sonderkommando survivants. Plus techniques mais parfois tout aussi froides, ces pages contribuent à l’expression de l’horreur.

« Des voix sous la cendre » est d’une lecture lourde mais tout aussi édifiante. Un livre qui devrait être étudié en cours. Car il faut parfois percevoir l’horreur pour mieux la combattre.

Il ne faut pas être dupe non plus : les exactions nazies perdurent sous d’autres cieux et sous d’autres régimes politiques. L’homme peut très facilement s’abaisser à des pratiques barbares quand il sait qu’il a pour lui l’impunité institutionnalisée.


Lisette LISENS

Le triomphe des Ténèbres, par Giacometti et Ravenne (2018)

Lorsque j’ai ouvert ce livre quel ne fut pas mon étonnement de ne pas retrouver le héros habituel « Marcas ».

Je vous avoue que j’avais fait réserver le livre sachant que c’était le nouveau Giacometti Ravenne, sans pousser plus loin.

Les habitudes ont la vie dure mais… je ne l’ai vraiment pas regretté !

Synopsis

1939. L’Europe est au bord du gouffre. La montée du National – Socialisme a conduit à la mort de 60 millions de personnes et a dégénéré en conflit mondial.

L’histoire débute au Tibet en janvier 1939.

Une expédition SS viole un temple sacré dans la vallée surnommée « La terre des crânes qui hurlent ». Là, ils découvrent une Swastika (qui deviendra la fameuse Croix Gammée) ciselée dans un métal inconnu.

Cette Swastika représente l’un des quatre éléments, à savoir le feu, l’ air, l’ eau et la terre.

Une ancienne prophétie dit que celui qui les détiendra deviendra le Maître du Monde.

Et l’on sait bien qui se croît digne, sinon déjà investi de ce pouvoir : Adolph Hitler.

Espagne en janvier 1939. Un commando républicain conduit par un français, Tristan, va cambrioler le Monastère de Montserrat. Là, ils vont découvrir un indice, dans un tableau, sur la cachette d’un des éléments.

Après cette attaque, Tristan reste en Espagne, sous régime franquiste. Il s’est installé dans le musée d’une petite ville où il répertorie les collections. Ce travail lui convient parfaitement car, amateur et trafiquant d’art, il possède de solides connaissances dans ce domaine.

Il est brutalement arrêté par des Chemises Bleues (sorte de parodie des Chemises Noires du Duce italien, à savoir Mussolini) et se retrouve en prison.

Octobre 1940. L’Allemagne nazie a réussi son pari. Elle règne sur l’Europe entière sauf… sur l’Angleterre. C’est l’épine dans le talon de Hitler.

Il n’empêche que c’est le triomphe des ténèbres ! Va alors s’engager une course sans merci pour récupérer les trois autres éléments.

Lors de la visite en Espagne du Colonel SS Weistort, chef de l’ Ahnenerbe (institut spécialisé dans l’ésotérisme et l’archéologie), ce dernier apprend qu’un français, Tristan, aurait découvert une toile à Montserrat avec le groupe des Rouges mais qu’il a été emprisonné. Seulement, personne ne sait où vu le manque de centres d’incarcération ou le fait qu’il aurait pu être tué lors d’une liquidation générale.

Weistort demande une enquête, finit par le retrouver et le faire libérer des prisons franquistes.

En contrepartie, Tristan va devoir collaborer avec lui. Leur quête va les conduire à Montségur, dernier bastion de l’hérésie cathare.

Pendant ce temps, en Angleterre, un agent du SOE (nouveau service secret de Churchill, qui, ne l’oublions pas était Franc-Maçon) le Commander Malorley va mettre sur pied une opération visant à mettre la main sur le deuxième élément.

Va alors s’engager une lutte sans merci entre l’ « Étoile » et la « Swastika » qui sera déterminante pour l’issue de la seconde guerre mondiale.

Critique

Voici le premier tome d’une trilogie. Intrigante, intéressante voire déroutante dans ce sujet totalement nouveau que Giacometti et Ravenne abordent.

Les auteurs ont gardé leur style habituel d’écriture, les va-et-vient d’un endroit à l’autre ou d’un personnage à l’autre.

On sent que leurs recherches ont été très poussées, ils s’appuient sur des documents sérieux et référencés.
Les événements historiques sont réels, seuls quelques personnages sont créés de toutes pièces mais c’est ce qui évite de tomber dans le manuel d’histoire.

Au fil des pages, on découvre l’ambiance malsaine générée par les SS.

Les femmes qui émaillent le récit sont des femmes de caractère qu’elles soient française, allemande ou anglaise.

On est en pleine lutte entre le Bien et le Mal ! Qui sera vainqueur ?

De plus, ce n’est pas seulement une guerre gagnée par les armes mais bien une guerre plus insidieuse mêlant magie, ésotérisme, alchimie et autres…

Les auteurs présentent une face cachée des grands chefs allemands, attirés par les mages, les astrologues… même leurs attaques étaient prévues en fonction des astres et de leur position dans le ciel.

Vers quels chemins obscurs vont encore nous emmener les auteurs ?

Ce n’est peut-être pas les aventures d’Antoine Marcas mais l’esprit reste le même ainsi que l’impression de mener une enquête mais dans un milieu étranger.

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