BIBLIVORES DE MAI

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Alain TIMMERMANS

Le démon de Saint-Jérôme ou l’ardeur des livres / Lucrèce LUCIANI. – ÉD. La Bibliothèque, Paris, janv. 2018

Pourquoi s’intéresser à la vie d’un saint? Parce que St Jérôme était amoureux de ses livres au point de ne jamais pouvoir s’en détacher et est devenu en cela l’ancêtre des bibliothécaires. Sa sainteté eut un caractère assez ambigu et il n’en a sans doute pas fallu plus pour attirer l’attention de l’auteur, psychanalyste et férue d’histoire. Il ne faut pas s’enfuir, l’ouvrage reste à la portée de tous même s’il dénote une grande érudition et contient des termes latins. Il est par ailleurs écrit avec un humour très fin et est truffé de surprenantes anecdotes.

Jérôme (Hiéronymus, 347-420), non content d’avoir été célèbre dans tout le bassin méditerranéen fut encore lu jusqu’au Bas Moyen Âge (St Hiérosme) et objet d’une polémique durant la Réforme (condamné par Luther). C’est que Jérôme avait écrit une traduction exemplaire de la Bible en latin, dont les protestants voulaient s’écarter….

Jérôme, lecteur enragé, fut aussi un écrivain prolifique. Esprit très rapide, il rédigeait ses textes en les dictant à des sténographes qui les captaient au vol. Ceux-ci l’ont comparé à «un torrent de paroles qui écrase les signes!» À l’époque, l’écrivain allait acheter ses peaux-parchemins, dictait, relisait, reliait, garnissait et emballait ses livres! Jérôme les chérissait, les caressait et les veillait comme des enfants. Secrétaire du pape Damase à Rome, il rassembla quantité d’ouvrages. Sans cesse enrichie, cette bibliothèque le suivit dans tous ses déplacements… Il inventa la bibliothèque itinérante dont il était l’unique bibliothécaire, achetant, échangeant, prêtant des livres.

Jérôme était polyglotte. Il possédait des oeuvres en latin et en grec, mais sans doute aussi en hébreu, syriaque et en chaldéen, langue remontant à plusieurs millénaires avant J.C. Ce fut là son problème: à cette époque de christianisme triomphant, la coutume était de ne lire que les textes saints. En outre, Jérôme, fort acrimonieux, voire colérique, s’emportait vite devant des textes mal écrits, mal dégrossis. Or pour lui, beaucoup d’ouvrages chrétiens en étaient!..

Nous voici devant l’intérêt sous-jacent du livre: sous l’austère et ascétique St Jérôme se dévoile peu à peu en filigrane, à peine effleurée par l’auteur, une toute autre figure. Un Jérôme se délectant de la lecture de Cicéron et Platon la nuit, décrivant avec minutie ses mortifications et très soucieux de sa réputation. L’air de rien, il se retire trois ans dans le désert comme ermite, mais il y installe sa bibliothèque, lit, écrit, correspond, accueille des disciples (dont un cercle de femmes toutes veuves ou vierges qui le suivait partout!)

Vivant dans le dénuement le plus complet, jeûnant, se flagellant et se frappant la poitrine avec une grosse pierre, l’air de rien, Jérôme soigne son image: il morigène et bouscule des évêques, entretient de virulentes polémiques et ne cesse de parler de lui. En proie à un violent combat au fond de lui, il accuse son autre lui-même d’exister et s’inflige un surcroît de tortures!..

Bref, St Jérôme inventa aussi Paris-Match : toujours en reportage (surtout sur lui!), célèbre pour sa fameuse bibliothèque, toujours entouré de fans et de groupies, avec grande humilité, il arriva à ses fins plus ou moins conscientes: une notoriété de plus de dix siècles!..


Lisette LISENS

Le silence des canaux / Nadine Monfils

Biographie

Nadine Monfils, née en 1953 à Etterbeek, est une écrivaine, actrice et réalisatrice belge.

Elle vit à Montmartre. Elle a donné pendant des années des cours d’écriture de scénario au Parallax (école de comédiens).

Nadine Monfils a également rédigé des critiques littéraires dans « Père Ubu » journal satirique belge. Pendant 7 ans, elle dirige une galerie d’art à Bruxelles.

Elle a aussi animé des ateliers d’écriture dans les prisons, notamment à Rouen.

Elle est la créatrice du personnage du Commissaire Léon, le flic qui tricote.

Bibliographie

11 romans ont été écrits sur « Les enquêtes du Commissaire Léon » dont :

– La nuit des coquelicots

– Il neige en enfer

– Le fantôme de Fellini

– Les jouets du diable …

Autres publications

– Les miroirs secrets de Bruges

– Les fleurs brûlées

– Babylone dream

– Contes cruels…

Littérature érotique

– Contes pour jeunes filles perverses

– Contes pour jeunes filles libertines

– Les souliers de Satan …

Théâtre

– Une hirondelle en hiver

– Il ne faut pas parler d’amour aux cadavres …

liste non exhaustive.

Synopsis

Le Commissaire Léon rêve de vacances mais sans sa mère Ginette ! A 40 ans, Léon (suite à son divorce) vit toujours chez sa mère et les vacances, elle entend bien y participer !

Mais cette fois, Léon va louer un bateau (sachant que sa mère ne supporte pas d’être sur l’eau) et voyager sur le canal de l’Ourcq, pas loin de Paris.

Il emmène son chien Babelutte et bien entendu ses pelotes de laines et ses aiguilles.

Le voilà qui tombe sur un cadavre. Au fil de sa navigation, les morts s’accumulent comme les nuages sombres un soir d’orage et comme si le criminel suivait sa trace.

Point commun à tous ces corps : ils sont sans visage !

Au cours de ses pérégrinations, il rencontre une grand-mère presque aveugle mais qui a des visions, et sa petite fille dont la mère a disparu. Elles vivent dans une cabane perdu au milieu des bois.

A chaque escale, un nouveau corps et Léon est bien obligé, vacances ou pas, de mener l’enquête même s’il a prévenu son équipe. Il découvre même une vieille péniche remplie d’instruments de torture abandonnée sur un bras de l’Ourcq.

La piste le mène alors à la maison du Diable avec ses chats en pierre sur le toit.

Conte de fées ? Oui mais alors noir, noir de chez noir !

Comble de bonheur, Ginette sa mère débarque et sans est fini de sa tranquillité, toute relative vu le chapelet de macchabées.

Critique

Ce polar fut délassant même si j’avais l’impression de lire un policier de l’époque Simenon. On a un côté un peu vieillot qui change radicalement des romans policiers actuels.

J’ai apprécié l’étude faite par l’auteur des rapports entre les personnages assez disparates :

– le rapport entre Léon et Ginette qui entend diriger la vie de son fils et passe son

temps à le gaver de nourriture

– le rapport entre la grand-mère presque aveugle, douée de voyance et sa petite fille

muette depuis le départ de sa mère

– certains témoins dont la voisine de la maison du Diable…

et je ne peux résister à l’envie de vous lire un passage relatif à cette drôle de voisine.


Norma BOSCHIAN

Scènes de crime au Louvre / Christos Markogiannakis. – . Editions le Passage

L’auteur nous offre une nouvelle et salutaire lecture des œuvres exposées au Musée parisien, non dénuée d’humour et nous invite à devenir des détectives pour nous demander « qui est la victime, quel est le mobile et à qui profite le crime » au sujet des scènes de crimes contenues dans les productions des plus grands peintres.

A partir de certaines œuvres, l’auteur soulève certaines questions et compare parfois deux peintres ayant exploité le même sujet (L’Assassinat de Marat), ou nous montre, à travers des sculptures, un tueur en série de l’Antiquité (Thésée).

Il nous invite à une réflexion, toute personnelle, sur la nécessité d’une ouevre d’art et de ce qu’elle peut nous apporter.


L’Histoire de l’art pour les nullissimes / Alexia Guggemos. – First

L’auteur est critique d’art. Fondatrice et conservatrice du premier musée sur Internet : « le Musée du sourire » en 1996, elle anime une chronique sur « 20 minutes » depuis 2007 et travaille pour le « Huffington Post » depuis 2012.

L’auteur nous convie à une promenade visuelle à travers les civilisations et divise en sept parties chronologiques les œuvres présentées, allant de la préhistoire (et sa fresque des lionnes) à l’art contemporain (avec le homard de Jeff Koons ou les œuvres interactives de Maurice Benayoun).

Une partie est consacrée aux arts non européens et se clôture par un tour du monde des grands musées, « sans lesquels nous serions orphelins du regard ».(p.11)

Chaque œuvre et artiste choisis sont expliqués en deux ou trois focus : la spécificité de la taille ou de la sculpture, la vie de son auteur,…et ce afin de rendre la lecture ludique et simplifiée.

Ce livre est conçu pour que le lecteur y butine selon son envie, sa fantaisie. Le seul mot d’ordre est : « faites-vous plaisir » (p.13)

Pour ma part, j’ai fait une agréable promenade visuelle à travers le temps, j’ai pu voir et avoir une explication claire sur certaines œuvres contemporaines.

Un livre ludique et pédagogique qui décrypte intelligemment les œuvres présentées et qui donne envie de fréquenter plus assidûment les musées.


Les putes voilées n’iront jamais au paradis / Chahdortt Djavann. – Grasset

L’auteur fait intervenir, d’outre-tombe, les témoignages de prostituées, en Iran, expliquant pourquoi on les a retrouvées mortes, abandonnées dans le caniveau.

La prostitution était pour elles la seule issue car seules, veuves ou abandonnées, elles doivent subsister et faire vivre leurs enfants dans un pays à l’économie exsangue.

Pour contourner la loi islamique qui recommande la lapidation et la mort lorsque la prostitution est constatée pour la femme, les « clients » peuvent s’unir religieusement même pour une heure avec les prostituées, et l’imam célèbre l’union.

Des réseaux mafieux existent, et les « protecteurs » prennent totalement en charge les prostituées en « triant » leurs clients. Elles n’en restent pas moins prisonnières dans ces bordels de luxe.

Celles qui tentent de fuir sont de toute manière rattrapées et tuées.
Constat tragique de cette plume qui dépeint l’horreur de la condition féminine sous les mollahs et qui m’a profondément émue.

D’autant plus qu’un parallélisme peut être établi avec ce qui se passe en…Suède ! Là-bas, selon un reportage diffusé en mars 2018 sur Arte, lorsqu’une femme se livre à la prostitution, la police la convoque deux fois. Si la troisième fois, elle se prostitue toujours, ses enfants lui sont enlevés (car elle est une « mère nocive ») et placés dans une famille d’accueil.

La mère est incarcérée pour une durée fixée par le juge. Les grands-parents ne peuvent plus du tout avoir de contacts avec les petits-enfants car ils sont responsables de la prostitution de leur fille qui a opté pour cette solution en élevant seule ses enfants, sans aucune ressources (compagnon parti, licenciée de son travail, pas de CPAS,…)

La Suède entend pourtant éradiquer la prostitution en agissant de cette manière…On peut douter de l’efficacité de cette politique, honteusement inhumaine.


Bernadette DESGAIN

Une femme que j’aimais / Armel Job. – Robert Laffont

Ayant appris qu’Armel Job venait à Huy le 14 juin, je me suis empressée de lire son dernier roman avant d’aller l’écouter au Centre culturel. Ses romans, je les ai sans doute tous lus et eut un grand bonheur à chacune de ces lectures de me plonger dans les arcanes familiales de gens simples vivant dans notre belle Ardenne belge. Ces romans sont toujours palpitants, bourrés d’intrigues, d’analyses psychologiques de personnages au caractère bien trempé, fort bien écrits par un homme qui fut prof toute sa vie et prend plaisir à ciseler chaque mot.

Mais ici, point d’Ardennes ni de forêts d’épiçéas, mais Charleroi, le pays noir, le pays de mon enfance. C’est donc double joie pour moi de retrouver les noms de rues, le carreau de la mine de Barbon, un peu plus loin le Borinage…un pays triste et aujourd’hui oublié…

Toute l’histoire tourne autour de Claude, un jeune homme solitaire qui a peu d’amis mais une admiration sans borne pour sa tante Adrienne qui s’est retirée à la campagne dans la grande villa Circé après le décès de son mari qui était boucher à Charleroi.

Adrienne aurait voulu confier un secret à Claude lors de ses visites hebdomadaires mais il reporte toujours l’entretien, plusieurs fois. Il s’en mord les doigts le jour où il découvre sa tante morte dans sa cuisine, en tombant sur le coin de la table où elle s’est cassé le cou. Alors, Claude part à la recherche de ce non-dit, soupçonne un meurtre, fouille dans le passé de chaque membre de la famille et découvre DES secrets de famille bien gardés durant des années.

Armel Job a le don de nous laisser sur notre faim à chaque fin de chapitre car il échafaude tant de suppositions, d’indices contradictoires, qu’on reste pantois.  Il analyse la psychologie de chacun avec finesse afin d’élucider les drames vécus puis les circonstances de ce décès. Pour cela, il remonte aux années ‘50, à la jeunesse d’Adrienne qui a subi l’opprobre familiale, à l’immigration italienne venue sortir le charbon des tripes de la terre carolorégienne, à la catastrophe du Bois du Cazier le 8 août 1956 qui marquera le début de la dégringolade sociale du pays noir, et même aux prêtres mêle-tout qui faisaient parfois le mal en croyant faire le bien !

Un savoureux extrait qui va vous mettre l’eau à la bouche :

« Emporter un sachet de frites bien chaudes d’une main, les manger dans la rue avec les doigts de l’autre main en faisant des mouillettes dans la motte de mayonnaise accrochée au coin supérieurn du papier, c’est un des plaisirs les plus intenses qu’on puisse s’offrir, et même un acte de foi dans l’existence.

« Les déprimés, les élégants, les prétentieux – toutes personnes qui grignotent la vie du bout des dents – ne mangeront jamais de frites sur le trottoir. Il n’y a que les optimistes pour se livrer en public à cette manducation jubilatoire.

« La frite est à l’homme libre ce que l’hostie est au dévot.

« Les frites en principe, on les prépare avec des Bintjes. Mais Nunzia utilisait une autre variété, italienne comme elle, et s’il fallait la croire, secrète. En cuisant, la peau se soulevait légérement sur la chair, donnant une impression de croquant unique sous la dent »

Bonne lecture à tous ceux qui liront le secret de la belle bouchère !

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