BIBLIVORES de MARS

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Eric Albert

Ghost Virus / Graham Masterton. Livre’s, 2019. – 450 pages. – 21 €

Le fantastique est défini comme l’irruption dans un cadre commun d’un élément surnaturel et la description des répercussions de celui-ci dans l’existence de personnages.

Soit. Nous avons donc ici affaire à des vêtements possédés. Oui, rien que çà ! Alors, autant on est prêt à croire à un hôtel hanté, une voiture hantée, une maison hantée, une plaque de Oui-ja qui ramène des esprits, une possession nécessitant – ou non – un exorcisme, une boîte à musique maléfique, une autre dont les éléments s’imbriquent pour ouvrir les portes d’une autre dimension, toute une panoplie de monstres multiformes (j’en passe et des pires), le coup du manteau habité par un esprit vengeur et qui pousse ses « porteurs » à des actes d’une violence extrême, y compris contre soi-même, on a un peu de mal à l’avaler ! Surtout quand on nous sert le coup du vêtement qui se déplace tout seul et est même capable de combattre avec un homme !

Oh, on était heureux de retrouver Graham Masterton après plus de neuf ans d’ostracisme – allez savoir pourquoi !? – . L’auteur est lié au souvenir de plusieurs lectures qui ont construit l’amateur de fantastique que je suis (« Le Portrait du mal », « Le Démon des morts », « Manitou », « Descendance », « Hel »,…) et je ressentais un appétit féroce à l’idée de retrouver sa plume. C’était oublier que Masterton avait aussi commis des œuvres mineures comme « le trône de Satan », « la Cinquième sorcière » ou la série des Jim Rook. Son dernier né en français (malgré son titre anglais) « Ghost Virus » fait malheureusement partie de la quantité négligeable de son œuvre.

Or donc, Londres est secouée par une série de meurtres extrêmement violents dont le dénominateur commun semble être le fait que les agresseurs ont porté à un moment ou un autre des vêtements de seconde main issus d’une boutique de récupération. Des fibres semblent avoir infiltré les couches de leur peau, permettant une prise de contrôle de l’esprit et la commission des exactions.

Jerry, un inspecteur de police fait équipe avec une collègue d’origine pakistanaise, Jamila, qui ne va pas manquer de le briefer sur la possibilité que les vêtements soient possédés par une entité diabolique de son pays.

Le pitch fait sourire et, en cela, il rend plus supportable les descriptions des scènes très gores, sanglantes qui font flores le long de ces 450 pages qui se lisent avec une facilité déconcertante – on a quand même là la patte d’un faiseur patenté -. On n’échappe pas, cependant, à certains blocages dans la lecture, à cause d’un élément soudain incongru (une directrice d’école est prise de l’envie de jeter quelques élèves récalcitrants par la fenêtre de leur classe, les envoyant s’empaler sur les piquets du grillage situés juste en-dessous), une invraisemblance criante (ainsi, à Londres, une unité entière de police peut poursuivre un présumé délinquant détrousseur de cabines de récupération de vêtements usés) et quelques incohérences.

Un autre écueil du livre, ce sont les erreurs de typographie : des mots sont mal orthographiés, certains disparaissent même au gré d’une phrase,…et que dire de ces feuillets blancs qui s’insèrent sans aucune raison entre certains chapitres ? Manque de professionnalisme ? La traduction quant à elle apparaît quelque peu hésitante…

C’était un bel effort de la part de la petite maison d’édition belge de remettre le sieur Masterton à l’honneur, mais ces atours bancals ne concourent pas à la bonne impression générale.

On termine le livre plus énervé que conquis.

Allez, on relit un ancien titre pour se consoler et on espère beaucoup mieux pour la poursuite de l’édition des nouveaux romans (on parle des suites de la série « katie Maguire », dont le premier volume fait partie du haut du panier).

Danièle Seminck

L’intérêt de l’enfant / Ian MacEwan. – Gallimard, 2015

Ce livre met en scène un adolescent de 17 ans atteint de leucémie. De tradition Jéhovah, ses parents lui refusent la transfusion sanguine qui pourrait prolonger sa vie. Une juge va devoir trancher et pour ce faire, elle décide de mieux connaître l’intéressé. Elle découvre un homme à peine mature, passionné de musique et pétri d’humanisme. Entre la lourdeur administrative et procédurière de la justice et l’urgence de l’administration des soins, la juge et le garçon noue une relation toute platonique mais sincère, capable de sublimer les épreuves de la vie, comme le divorce des parents du jeune homme (le mari, âgé de la cinquantaine, se découvrant de nouveaux appétits de séduction).

Un court roman à l’écriture poétique qui, même s’il véhicule quelques clichés, emporte l’adhésion du lecteur et lui procure son content d’émotions.

 


Le Chardonneret / Donna Tartt. – Pocket, 2016

Prix Pulitzer 2014 pour ce roman, Donna Tartt est une figure rare mais essentielle de la littérature américaine. On lui connaît seulement trois livres, en près de trente ans : « le maître des illusions », « le petit copain » et ce « Chardonneret » qui fait référence à la peinture d’un peintre nommé Fabritius, au coeur d’une chronique inter-continentale. Un jeune garçon vit à New York, avec sa mère, séparée. Férue d’art, elle emmène son enfant dans un Musée (là où est justement exposé la peinture du chardonneret) au moment ou un attentat dévastateur est commis. La mère y succombe, obligeant son enfant à rejoindre son père, qui vit au-delà de l’Atlantique à Amsterdam. Il emporte avec lui un petit tableau sauvé des décombres (le Chardonneret de Fabritius), parce qu’un homme mourant lui a simplement demandé de le faire. Toute l’existence du garçon va alors tourner autour de ce tableau, au gré de péripéties multiples et d’un parcours qui n’est pas sans rappeler l’Oliver Twist de Dickens.Dans un monde et une société à cent lieues de ce qu’il a appris à connaître, le choc est rude, la prise de conscience douloureuse, l’apprentissage de la vie âpre mais prometteuse…

Un gros livre (plus de mille pages) qu’il est difficile de lâcher. Il offre en plus toute une série de considérations sur l’art pictural et m’a permis d’approcher l’observation d’un tableau d’un œil bien plus attentif aux petits détails, aux couleurs, aux techniques qui bien souvent y cohabitent.

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Bernadette Fonzé

La papeterie Tsubaki / Ito Ogawa. – Philippe Picquier, 2018

Hatoko revient à Kamakura, afin de reprendre la papeterie que lui a léguée sa grand-mère. Ayant fait des études pour devenir écrivain public, elle officie donc à la rédaction de lettres d’amour, de rupture, de décès, de vœux divers et variés. Son travail va donner lieu à des rencontres émouvantes d’un humanisme profond et donnera à la jeune fille une aura d’amie discrète, de confidente, de réceptacle de certains secrets ou actes inavoués.

Mais ce qui frappe dans ce roman – comme dans beaucoup de romans japonais de la même veine, d’ailleurs – c’est l’apparente simplicité de la vie, ou du moins la sérénité avec laquelle les personnages y évoluent. La nature aux mille couleurs, la nourriture aux mille saveurs, la sagesse infinie et l’importance des petits plaisirs quotidiens donne à la lecture un pouvoir rassérénant et véritablement apaisant.

2m10 / Jean Hatzfeld. – Gallimard, 2018

L’auteur, francophone d’origine malgache, nous invite à entrer avec lui dans l’univers de plomb du bloc de l’Est, avant, pendant et après les Jeux Olympiques de 1981. Nous suivons le parcours de quatre sportifs (deux haltérophiles, deux athlètes du saut en hauteur), d’origine américaine et kirghize. Dans cette atmosphère de guerre froide et d’antagonismes entre blocs superpuissants, la compétition fait rage même dans le sport où les valeurs de la performance, du dépassement de soi et de la victoire sont primordiaux, eu égard à l’image politique des forces en présence. Si le dopage était déjà présent à l’époque, le texte de l’auteur est suffisamment poétique et visuel pour que l’on s’émerveille des capacités des sportifs (le saut en hauteur devient un ballet transcendé par des mots ciselés) tout autant qu’il peut se révéler empreint de gravité quand il fait allusion à la déportation soviétique qui sévissait alors pour un oui ou un non (ou pour une contre-performance sportive.) Assez obscur au début, le roman nous emmène alternativement dans les trois périodes qu’il a pris pour cadre mais, bientôt, tous les éléments s’emboîtent et nous accompagnent jusqu’à un final convaincant.

La Chambre des époux / Eric Reinhardt. – Gallimard, 2018

Il y a une dizaine d’années, l’épouse de l’auteur a subi un cancer. Alors qu’il voulait mettre sa vie entre parenthèses pour soutenir sa moitié, celle-ci lui a demandé d’écrire un roman. Cela a donné « Cendrillon ».’. Il utilise le souvenir de cette expérience pour nous donner, avec ce livre,« La Chambre des époux », un véritable hymne à l’amour.

Nicolas est prêt à tout abandonner pour soutenir son épouse Mathilde, dans sa lutte contre le cancer du sein dont elle souffre. Mais cette épouse éprise et dévouée intime plutôt à son mari d’écrire une symphonie rien que pour elle. Ce à quoi Nicolas s’astreint et il se découvre quelques talents d’art-thérapeute grâce à la magie des notes.

Lors d’une représentation de sa composition à la Scala de Milan (excusez du peu), Nicolas rencontre Marie, une fan absolue. Il apprend qu’elle aussi a réussi à surmonter la maladie. Ils entament donc une amitié toute platonique.

Lorsque Marie accuse une rechute et que les métastases envahissent à nouveau son corps, Nicolas ressent le besoin impérieux de partir à son chevet et de tout faire pour lui permettre de retrouver, grâce à sa musique, à tout le moins une santé supportable. Il doit pour cela quitter son épouse Mathilde, qui accepte volontiers le sacrifice, en toute confiance et abnégation…

Après cinquante premières pages fastidieuses, on est rapidement gagné par la profondeur psychologique des personnages, par les émotions, les sentiments qu’ils ressentent et qui président à leur comportement altruiste. C’est un hymne à la confiance et au partage qui montre « comment la beauté de l’art peut sauver des vies ».

Claudy Jalet

Leurs enfants après eux / Nicolas Mathieu. – Actes Sud – 426 pages

L’auteur

Né à Epinal en 1976, il a publié son premier livre en 2014 « Aux animaux la guerre ». Celui-ci est son second et il lui a permis d’obtenir le prix Goncourt 2018.

Le livre

En fait il s’agit plus d’une chronique que d’un roman. Le livre est scindé en 4 parties et se passe entre 1992 et 1998. Durant ces huit années nous allons suivre l’histoire de jeunes adolescents qui vont passer de l’adolescence à l’âge adulte et on peut l’imaginer revivre presque ce que leurs parents ont connu. D’où ce très beau titre, énigmatique au début mais tellement vrai à la fin de la lecture. On va certainement perpétuer une partie de la vie de nos parents.

L’histoire se déroule dans une petite ville de Lorraine où il ne reste presque rien du riche passé industriel et où, comme c’est souvent le cas, les politiques misent sur un redéploiement économique via le tourisme et des infrastructures sportives. Comme partout nous n’y croyons que moyennement. Au milieu de ce monde peu encourageant   nous suivrons Anthony et son cousin, mais aussi leurs parents dont certains finiront séparés, alcooliques ou garderont la tête hors de l’eau… Il y a aussi Hacine le jeune arabe issu de la cité. Il y végète avec ses copains, petits dealers, petits voleurs. Il habite avec son père, qui s’est toujours intégré, a tout fait pour paraître français… Mais la maman est restée au bled ! Il y a Stéphanie et  Clémence, les filles un peu délurées, plus âgées, qui sont tellement convoitées et font l’objet de fantasmes… Mais elles non plus ne sont pas toujours au mieux. Toutes ces personnes vont se croiser, se détester, se battre, s’aimer… Et ces scènes sont superbement détaillées, parfois très crues, très réalistes notamment les scènes de bagarre et celles de sexe.

Une multitude de détails rendent encore plus crédible cette chronique qui est souvent sur le fil du rasoir mais ne tombe pas dans la facilité d’un choc romancier. On sent poindre une catastrophe, un revirement de situation qui pourrait déclencher un ou des drames. Mais non, le drame c’est celui de leur vie et il faudra s’en accoutumer même s’il est évident que pour certains ce sera plus facile que pour d’autres.

Vraiment un grand livre.


Le lambeau / Philippe Lançon. – Gallimard. – 510 pages

L’auteur

Philippe Lançon est un écrivain français mais il est surtout connu comme journaliste à Libération et à Charlie Hebdo. Pour ce livre il a reçu le prix Femina 2018.

L’histoire

Ce matin-là, l’auteur a deux réunions de presse. Il doit faire un article, sur la pièce de théâtre « La nuit des rois » de Shakespeare à laquelle il vient d’assister, pour Libération. La semaine précédente il y a fait une critique de « Soumission » le livre de Michel Houellebecq. Prémonitoire. A l’autre réunion, chez Charlie Hebdo, il doit proposer un article sur un livre consacré au label de jazz « Blue Note ». Et c’est chez ces derniers qu’il choisit de se rendre en premier lieu. Alors qu’ils sont en pleine réunion, deux hommes armés, vêtus de noir, font irruption dans les locaux et tirent sur les personnes présentes. Miraculeusement Philippe Lançon ne va pas être tué mais gravement blessé, surtout au visage. Une partie de son menton va être réduite en bouillie….

Commencent alors de longs mois d’opérations, de reconstruction faciale… Avec des changements d’hôpitaux mais toujours sous surveillance policière. Il ne sait plus parler, il écrit sur une ardoise, il est incapable du moindre geste autonome. Défilent autour de lui toutes les métiers d’un hôpital, de la femme d’ouvrage à la chirurgienne…

Et à cause de ces personnes qui l’encadrent, toute sa vie va défiler dans ses pensées. Et dès qu’il sera capable de mieux se mouvoir il va se mettre à écrire ce livre et nous parler de toutes ces rencontres et de nombreuses références intellectuelles inspirées par ces personnes, par ces lieux visités mais avec le leitmotiv de sa reconstruction.

Je vous passe les détails qui sont très très nombreux dans ce récit. Certains étonnent, d’autres nous éclairent, certains aussi nous donnent l’envie de sauter une page. Il faut dire que ces 510 pages ne comportent pas, ou très peu, de dialogue. Ce n’est pratiquement qu’un long texte. Autant vous prévenir.

Mais aussi un livre effrayant car vécu.

Bernadette Desgain

Einstein, le sexe et moi / Olivier Liron. – Alma, 2018

Qui n’a pas regardé un jour à la télé l’émission « Questions pour un champion » ? . Dans le livre d’Olivier Liron, nous nous situons du côté des candidats car Olivier a participé à ce jeu animé alors par Julien Lepers. A la manière d’un thriller, on est suspendu aux questions difficiles et aux réponses des candidats pas toujours relax.

Mais l’attrait de l’histoire réside dans le fait qu’Olivier est un autiste Asperger.

Comme il le dit lui-même « je suis un autiste Asperger . Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Ici, je vous raconte ma vie. Cette histoire est la mienne. J’ai joué à « Questions pour un Champion » et cela a été très important pour moi ».

En réunissant tous les ingrédients de la confession et du thriller, Olivier Liron nous prouve sa subtile connaissance des émotions humaines avec beaucoup d’humour.

A l’image de ce jeu, le livre se déroule en quatre parties. Mais avec des digressions de l’auteur qui nous parle de lui, de son enfance, de sa scolarité durant laquelle il fut un élève infernal, de sa solitude d’enfant « autre », des moqueries dont il était constamment l’objet, de ses difficultés à parler aux filles ? Bref, un vaste résumé de la vie d’un jeune adulte handicapé.

A côté de ses confidences, il nous gratifie de quelques astuces pour briller au jeu télévisé :

-pour les 9 points gagnants, il trouve les questions difficiles

-pour le 4 à la suite, il constate qu’il faut des candidats calés

-pour le face à face, il conseille de s’en référer aux tics de Julien Lepers qui suggère les bonnes réponses par ses mimiques

– pour le super-champion, c’est le plateau qui a ses chouchous parmi les candidats, ce qui est parfois déstabilisant

Olivier Liron dit avoir transformé ce jeu en une quête de lui-même. Dans son premier roman « Danse d’atomes d’or », il racontait la victoire de l’amour et de l’écriture sur l’absence et la mort. « Car écrire, pour moi, c’est une façon de survivre. Une alchimie étrange, une esquive, un boomerang, un renversement, un art de la prestidigitation, un monde où tout serait guérissable,…Pour moi, écrire c’est chercher à ouvrir ma prison, aimer, aller à la rencontre des autres tout simplement,…L’écrivain doit faire deux choses : ne pas mentir sur ce qu’il sait. Jamais. Et lutter de toutes ses forces contre les forces de l’exclusion. »

Il est écrit en tous petits caractères sur la couverture que ce livre est un roman. Liron ment-il ? Comment savoir où commence le vrai dans le faux ?

Salina, les trois exils / Laurent Gaudé. – Actes Sud, 2019

Bernadette Fonzé, enthousiaste, nous avait présenté ce joli conte d’un auteur qu’elle apprécie beaucoup. Je l’ai lu, vite, emportée par cette saga familiale dans les oasis d’un désert qui se pourrait africain ou asiatique…peu importe mais qui m’a furieusement rappelé le sud tunisien quie j’ai bien connu il y a fort longtemps.

C’est l’histoire d’une enfant mariée dès sa puberté à un homme qui en fait son esclave et qu’elle fuit en s’isolant dans les montagnes arides où elle passera toute sa vie, se nourrissant de sauterelles et buvant l’eau des sources secrètes. Elle aura trois garçons, deux fils et un enfant « offert ». C’est lui qui la conduira, sur son dos car elle ne marche plus, jusqu’à sa dernière demeure : une île cimetière. La barque qui les y mène sert de scène à Malaka pour raconter à tous quelle fut la vie de sa mère « qui prit l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre ».

NB : Michele Quinet Le Docte rend un avis également positif pour ce livre. Elle voit pour sa part en l’auteur un féministe affirmé.

Margarete Balsiger

Paroles de lapin, les grands entretiens du magazine Playboy. – Sous-Sol, 2017

Quand on dit « Playboy », on pense quasi-uniquement à Hugh Hefner – en robe de chambre, aux playmates, au sexe-érotique, mais pas franchement pornographique comme dans ses deux suiveurs « Penthouse » et « Hustler » – et tout ce qui tourne autour, etc. Mais qui l’a vraiment lu ? Playboy, fondé dans les années ‘50, c’était aussi une volonté d’être autre chose de plus intellectuel, même éducatif avec de très bons articles écrits par de très bons journalistes ou écrivains qui voulaient amener aux lecteurs une autre Amérique que celle du Maccarthysme. « Paroles de lapin » est un aperçu rétrospectif et extrêmement restreint de vingt entretiens parmi probablement des centaines, si pas milliers d’interviews parus dans le magazine au fil des décennies. Les éditions du Sous-Sol en ont fait un livre en choisissant 3 femmes et 17 hommes qui se racontent en couvrant une période qui va des années ‘60 au début des années 2000. Politique, cinéma, littérature, musique, sport, faits divers sont évoqués par et à travers les personnages interviewés. On y voit défiler une représentation des USA écrite par et pour des citoyens américains sans la déformation du Vieux Monde. Par contre, on peut imaginer que le même livre sorti aux USA dans une maison d’éditions US inclurait un autre choix.

Certains interviewés parlent surtout d’eux, de leur carrière, d’autres couvrent dans leur entretien un éventail de sujets plus larges. Je ne vais pas vous les énumérer, je dirais simplement que certaines fois je n’ai pas été déçue, d’autres fois heureusement ou malheureusement surprise parce que j’étais influencée par ce que je savais d’eux. Par exemple, je sais que Stanley Kubrick était connu pour être un réalisateur extrêmement difficile qui n’avait aucun égard pour ceux qui travaillaient avec et pour lui, indépendamment du résultat final souvent excellent. C’est un des meilleurs entretiens qui m’a fait découvrir un homme qui analyse parfaitement le monde et pose les bonnes questions. Par contre, quelle stupéfaction en lisant l’interview de Paul Simon ! D’ailleurs l’introduction qui présente brièvement chaque personne ainsi qu’un portrait photographique annonce d’emblée la couleur et la lecture confirme cette impression. J’en ai retenu un homme nombriliste, ingrat et aigri. Évidemment, ce n’est qu’une conversation entre deux personnes à un moment donné de leur vie.

Personnellement j’ai passé quelques soirées agréables à lire ce livre.

Catherine Lheureux

Une trilogie de polars classiques sous la loupe… Erin HART

Le chant des corbeaux – Le lac des derniers soupirs – La légende de la sirène

Le chant des corbeaux

Lorsque des fermiers irlandais font une découverte macabre dans une tourbière – ce qui semble bien être le corps d’une femme dont n’émerge encore que la tête aux longs cheveux roux, en parfait état de conservation – l’archéologue Cormac Maguire et le docteur Nora Gavin sont mandatés pour venir prêter main forte à l’inspecteur Garrett Devaney qui se trouve déjà sur place. L’enquête s’annonce ardue : s’agit-il d’un accident ou d’un crime récent, ou d’un fait archéologique ? En effet, le milieu humide et acide de la tourbière empêchant la décomposition, il est difficile de déterminer depuis combien de temps la morte repose là – 20 ans, 200 ans, 2000 ans. Au moment de la déterrer, Nora et Cormac découvrent qu’il n’y a que la tête : aucune trace du corps… Des examens approfondis révèlent bientôt la présence d’un objet métallique fermement serrés entre les mâchoires de la morte, une alliance avec une date : 1652. Pour ajouter encore aux interrogations et aux doutes des enquêteurs, Hugh Osborne, un important propriétaire terrien des environs, déboule sur la scène de la découverte de la tête, voulant à toute force vérifier qu’il ne s’agit pas de sa femme Mina, disparue deux ans auparavant avec leur fils Christopher. Tout en creusant le destin tragique de la femme rousse inconnue, les enquêteurs vont être plongés dans le mystère de cette double disparition, d’autant plus qu’Hugh Osborne, désirant faire avancer un projet de construction sur le site d’un ancien prieuré qui lui appartient, propose à Cormac et à Nora de venir effectuer les fouilles archéologiques préalables nécessaires à la constitution du dossier. Par commodité, l’homme va même jusqu’à les accueillir chez lui, à Bracklyn House, un manoir orné d’étonnantes statues de corbeaux. En parallèle, les recherches menées par Devaney, qui démêle l’écheveau des relations unissant les habitants de ce milieu rural, menacent de mettre au jour quelques secrets dangereux, depuis longtemps enfouis.

Un excellent moment de lecture et un magnifique premier roman pour Erin Hart, la romancière américaine passionnée d’Irlande et de tourbières… C’est vrai qu’après avoir jeté un petit coup d’œil aux photos de l’homme de Tollund, qui est resté dans la tourbe pendant deux millénaires, on ne peut qu’être fasciné. Le style est beau, c’est bien écrit, bien construit, plaisant, dépaysant : parfait ! L’intrigue, particulièrement efficace, tient la route en exploitant très habilement le ressort historique : le passé – 350 ans quand même, l’époque de Cromwell – et le présent s’entrecroisent d’une manière presque diabolique, jusqu’à ne former qu’une seule trame sur laquelle naviguent les enquêteurs. Honnêtement, personne ne peut croire, au moment où il apparaît qu’il ne reste que la tête de l’inconnue de la tourbière, que cette dernière puisse être la victime d’un banal crime contemporain : tout de suite, on met la main en visière et on scrute le passé tourmenté de cette Irlande aux couleurs et aux passions si vives. L’auteur, qui s’est documentée au petit point, a réussi à insuffler une âme à son récit où toutes les composantes de l’identité irlandaise trouvent naturellement leur place : les paysages sauvages d’une beauté à couper le souffle, le patrimoine bâti et naturel témoin d’événements douloureux, et surtout la musique, toujours très présente, jusque dans les mots choisis par l’auteur…

Mention spéciale pour les personnages, très attachants et bien typés : Nora Gavin, Américaine, médecin, exilée volontaire en Irlande dans l’espoir d’y reprendre une vie normale après l’assassinat de sa sœur Triona ; Cormac Maguire, Irlandais, archéologue, passionné par son métier dans lequel il cherche visiblement un dérivatif à une douleur intime – l’abandon du domicile familial par son père alors que Cormac était tout enfant ; et enfin Garrett Devaney, le flic irlandais pur jus, violoniste amateur dans un pub, tenace et un peu teigneux, plus ou moins remonté contre sa hiérarchie, et qui a décidé de reprendre l’enquête Osborne qu’il est censé céder à un service de Dublin. Un trio de choc, bien équilibré, qui emmène les lecteurs sur les traces de la cailin rua – la fille rousse en dialecte – et de sa petite sœur indienne, l’autre disparue, Mina Osborne, qui cherchait à s’intégrer dans ce terroir traditionnel jusqu’au jour où…

Un roman à l’atmosphère envoûtante, quasi fantastique, qui se dévore d’une traite, avec un découpage en chapitres courts qui plaît infiniment – surtout quand on lit tard le soir – et qui masque un peu certaines longueurs que l’on pardonne d’autant plus volontiers que la matière est passionnante.

Le lac des derniers soupirs

Peut-on mourir assassiné de trois manières différentes – étranglé, égorgé et noyé ? Suite à la découverte par un groupe d’ouvriers d’un cadavre datant de l’Âge de fer conservé dans une tourbière, le docteur Nora Gavin, pathologiste américaine exilée volontaire en Irlande depuis le meurtre de sa sœur Triona, est appelée sur le site de fouilles archéologiques qui s’est ouvert au cœur d’une zone d’exploitation industrielle de la tourbe, dans l’austère région des Midlands, à l’ouest de Dublin. A combien d’années remonte la mise à mort de cet individu ? A-t-il été victime d’un rituel, d’une sorte de sacrifice humain ? La découverte d’un second cadavre qui porte au poignet une montre des plus modernes donne un autre visage à l’énigme. Nora et l’archéologue Cormac Maguire vont se retrouver pour tenter de percer le mystère qui entoure ces cadavres, tout en replongeant dans leur histoire d’amour tourmentée.

Après Le chant des corbeaux, Erin Hart signe une suite magistrale des enquêtes de Nora et Cormac, les amoureux torturés, elle par le souvenir des moments affreux qui ont suivi le meurtre de sa sœur et par le sentiment d’avoir laissé la bride sur le cou au coupable (l’affreux beau-frère !), lui par son enfance bousculée par le départ d’un père globe-trotter et bougeotte qui décide justement de revenir en Irlande pour passer ses vieux jours. La plume est toujours aussi vive et efficace dans la description des passions qui agitent l’Irlande au ciel si bas et lourd. Et l’auteur, en plus de son talent à nous plonger au cœur de ce pays peuplé de légendes, annonce très intelligemment le n°3 de la série, La légende de la sirène, en évoquant le malaise toujours plus grand de Nora qui sent qu’elle ne pourra pas goûter de vrai bonheur auprès de Cormac tant qu’elle n’aura pas fait rendre justice à Triona.

Et puis cette ambiance de tourbière mystérieuse… Lieu de sacrifices humains dans des temps immémoriaux… Après une ouverture digne des plus grands thrillers – la description minute par minute de la mort de l’individu de l’Âge de fer – Erin Hart prend une plume militante en faveur de la préservation des trésors des tourbières, des vestiges vulnérables non seulement à cause du milieu qui les conserve et que certaines entreprises exploitent au mépris de toutes les précautions, mais aussi en raison de la cupidité des découvreurs : « Dans cette tourbière, directement sous nos pieds, pourraient être enfouis des objets datant de dix mille ans. Grâce au sol gorgé d’eau, la tourbière a préservé quantité d’objets, aussi bien du bois, du métal que des textiles, et même des cadavres humains ! Une fois déterrés, ces vestiges commencent immédiatement à se détériorer et, faute de mesures appropriées, seront perdus à jamais. Aidez-nous à retracer notre Histoire en préservant ces trésors enfouis ». La mise en garde, qui orne les murs de l’entreprise qui vient de déchiqueter le cadavre de l’individu de l’Âge de fer à coup de tractopelle, permet de mesurer toute la distance qu’il y a entre les idéaux, si élevés soient-ils, et la triste réalité.

Dans ce mystère qui ne fait que s’épaissir de page en page, avec un troisième meurtre commis lui aussi selon des rites anciens – cette triple mort constatée sur les deux hommes de la tourbière – les suspects ne manquent pas : Owen, le contremaître perturbé par l’échec de son mariage et la découverte de ses penchants sadiques ; Rachel, la jeune archéologue qui passait ses journées et ses nuits à guetter la troisième victime ; Charlie, un des ouvriers de l’entreprise, un jeune homme enfermé dans une vie austère et rude ; Brona, aphasique et visiblement dérangée depuis qu’elle a assisté au suicide de sa sœur. Menant cette enquête qui le plonge dans un passé encore douloureux, l’inspecteur Liam Ward tente de démêler cet écheveau diabolique… Qui veut à ce point faire accuser Cormac Maguire du troisième crime ? Et quel est le rapport avec l’homme à la montre, celui que la tourbière a rendu, vingt-six ans après sa mort ?

Des personnages bien typés, des mobiles forts, des descriptions si incroyables qu’on sent presque le vent de la lande nous souffler au visage… Pour ceux qui aiment les énigmes policières en mode cold case (et même very cold case), la poésie qui se dégage d’un pays magnifique, la magie des légendes anciennes et les secrets d’Histoire.

La légende de la sirène

Nora Gavin, médecin légiste de son état, est obsédée par une affaire criminelle non résolue et qui a failli lui coûter sa santé mentale : le meurtre brutal de sa sœur Triona. N’ayant pas réussi à apporter des preuves suffisantes pour faire comparaître le meurtrier en justice, Nora a tout plaqué : elle est partie en Irlande, se jetant à corps perdu dans le travail et acceptant de s’impliquer dans sa relation amoureuse avec l’archéologue Cormac Maguire. Cependant, des nouvelles inquiétantes l’obligent à revenir à Saint-Paul, dans le Minnesota : le mari de Triona – le suspect n°1 du meurtre de sa femme – est sur le point de se remarier. Cette fois, Nora est décidée à résoudre l’affaire, coûte que coûte, même s’il lui faut découvrir de sombres secrets liés au passé de Triona. Alors qu’elle s’approche de la vérité, elle doit faire machine arrière afin de protéger sa nièce, Elizabeth. Pendant ce temps, Cormac, qui est resté en Irlande où il se languit de Nora, rend visite à son père malade et c’est ainsi qu’il est amené à s’intéresser à un événement survenu un siècle plus tôt, la disparition d’une femme de la région. Cette femme était-elle une sirène, une selkie qui après avoir pris forme humaine, est retournée vivre dans la mer ? Ou bien des forces maléfiques ont-elles contribué à sa disparition ? Pris au piège d’intrigues parallèles, Cormac et Nora se débattent avec leurs obsessions : la recherche d’identité, les soupçons, la vérité, les faux-semblants… Le plus important : vont-ils pouvoir poursuivre leur quête du bonheur ou vont-ils continuer à être hantés par un passé qui les sépare ?

Il s’agit du troisième opus de la série qui met en scène Nora Gavin, après Le chant des corbeaux et Le lac des derniers soupirs… Tout ça pour ça !

Le titre est alléchant… La photo de couverture : n’en parlons même pas ! Juste splendide !… Une magnifique croix celtique, sur fond de paysage irlandais. On entre facilement dans le roman grâce à une écriture agréable, qui aurait gagné à inclure davantage de dialogues, et un thème qui fait voyager dans l’espace, dans le temps et dans la réalité. Quelle idée grandiose, cette histoire de selkies, ce côté Cold Case avec une course contre la montre (le très prochain remariage de l’affreux beau-frère) et ces références incessantes aux légendes et au folklore irlandais !… Mais pour le reste, on n’y est pas du tout !

Que c’est lent à se mettre en place… L’auteur a une imagination débordante et on la sent animée d’une vraie passion, mais il y a un moment où on ne peut plus tourner autour du pot : qu’est-ce que la police a bien pu faire pendant la première enquête ? C’est vraiment un boulot cochonné, du début à la fin, surtout quand on considère que les preuves qui n’arrêtent littéralement pas de pleuvoir après le retour de Nora étaient déjà là au moment des premières recherches. Sans rire : ce cadavre qu’on retrouve momifié dans la tourbe à l’embouchure du Mississipi y était déjà à la mort de Triona, pratiquement dans la zone où on a trouvé le corps de cette pauvre fille, et c’est lui, le lien qui permet finalement de désigner et de confondre le meurtrier ! Tu parles d’un ratissage : vite fait, mal fait… Heureusement que la sœur est têtue ! Il y a bien quelques très bons éléments dans cette intrigue, mais ils sont tournés de manière si décevante et si tirée par les cheveux qu’on finit par débarquer, presque malgré soi. Et c’est pareil pour le (very) Cold Case à la frontière de la légende sur lequel enquête Cormac en Irlande. J’imagine qu’Erin Hart voulait construire une espèce de triangle entre les deux affaires et la légende, mais le résultat m’a paru un peu artificiel.

Vous auriez pourtant tort de croire que tout est à jeter dans ce roman : outre les très bonnes idées de base, il y a d’excellents passages, comme la description des lieux qui est époustouflante, Saint-Paul dans le Minnesota et ce joli coin d’Irlande, isolé du reste du monde. C’est le genre de choses que les lecteurs sont tentés de lire en diagonale, mais pas ici : c’est bien simple, on a l’impression d’y être. Un deuxième élément à épingler tout en haut : la description du beau-frère comme suspect idéal, coupable désigné et qui continue à en avoir l’air, à en donner la chair de poule. Enfin, l’intervention de deux personnages, Tom et Eleanor Gavin, les parents de Nora et Triona, qui sont décrits avec beaucoup de justesse, mais qui n’endossent aucune véritable fonction dans le récit : ils sont un peu random et c’est bien dommage…

Avant de conclure, sachez que j’avais commencé cette trilogie par le volume 3… Pourquoi ? Rien dans La légende de la sirène n’indique l’existence des deux livres précédents : ce sont les recherches que j’ai effectuées pour rédiger un article de mon blog qui m’ont permis de mettre la main sur cette information. En fait, l’auteur a changé de maison d’édition… Résultat : une traçabilité Zéro ! Amis auteurs, n’hésitez donc pas à faire votre pub ! C’est une série ? Dites-le, voyons !

Le dernier Pape, d’Edouard Brasey. – Télémaque, 2013

« Le pape se meurt. Alors que les prétendants à sa succession intriguent dans les couloirs du Vatican, des meurtres rituels particulièrement sanglants profanent des lieux de culte. Comme un hommage atroce au martyre de saint Pierre. Il y a 2000 ans, l’apôtre lança sur Rome, lieu de son supplice, une malédiction qui semble prête à s’accomplir : une menace cosmique est sur le point d’anéantir le siège de la chrétienté. Mais les ennemis les plus acharnés de l’Eglise sont peut-être ailleurs… »

Un pitch de 4e de couverture bien alléchant et qui ne s’arrête pas là !

« Etonnamment documenté, ce roman donne des idées passionnantes pour décrypter les arcanes et les scandales qui ont traversé le Saint-Siège depuis les origines de la papauté jusqu’à nos jours : scandales financiers, loges secrètes, décès mystérieux de Jean-Paul 1er, intrigues chez les gardes suisses, financement de programmes d’observation astronomique du cosmos… Tout est vrai et semble pourtant incroyable ».

Si vous êtes comme moi mordu(e) de polars ésotériques, vous serez d’accord : c’est le genre de bouquin sur lequel on se rue ! Et pourtant, il y a de quoi craindre un flop : encore le Vatican – en même temps, c’est l’habituel fond de commerce de ces romans-là – avec une pointe de catastrophe à la manière des grandes productions du cinéma américain, Armageddon, mais sans Bruce Willis… Quoique ! Stéphane Clément, le héros – un badass aux yeux verts, ancien militaire et champion de krav-maga – peut tout à fait soutenir la comparaison, même si je me demande toujours ce qu’ont les auteurs avec ces histoires d’yeux verts : Steve Berry, José Rodrigues dos Santos et maintenant Edouard Brasey… Mais comme ce dernier jouit d’une réputation flatteuse pour d’autres ouvrages – 70 titres quand même, dont Les Lavandières de Brocéliande, la trilogie La malédiction de l’anneau et même La Grande Encyclopédie du merveilleux, qui fait référence sur le thème du fantastique – j’ai décidé de passer outre les pressentiments et de donner sa chance à ce Dernier pape.

Alors, une fois qu’on arrive au bout, qu’en est-il ? Oui, c’est vrai que la documentation (les rites, les traditions anciennes, les légendes, le Vatican…) est à tomber par terre et qu’il y a un mélange réellement artistique entre la fiction et la réalité, au point que j’ai fini par dresser une liste des éléments à vérifier, faute de postface où la part des choses pourrait être faite, comme le font d’autres auteurs de romans de la même veine… Oui, l’ouverture (le martyre de saint Pierre) est spectaculaire… Oui, le découpage de l’action en trois journées entraîne le lecteur à tourner les pages, encore et encore… Oui, le résultat se lit très facilement… Mais pourtant, rien n’y fait : alors que certains romans souffrent d’une consternante anémie de bonnes idées, celui-ci pèche par l’excès inverse… Les idées sont très bonnes, il y en a beaucoup, mais il y en a presque trop, en fait ! Et le « mixage » (désolée pour cette expression culinaire) est raté : le résultat est un épais coulis informe et indigeste. Un fouillis qui laisse au lecteur le sentiment d’avoir perdu son temps…

Le fond romanesque semble n’être là que pour servir de prétexte à l’étalage d’informations, au demeurant toutes très intéressantes quand elles sont prises séparément, mais que l’auteur a juxtaposées les unes derrière les autres sans réel fil conducteur. Les descriptions sont sèches parce qu’il n’en ressort rien qui puisse valablement permettre au lecteur de se forger une opinion sur l’intrigue qui se déroule sous ses yeux. C’est seulement du remplissage… Il y a déjà un bout de temps que j’ai fait mon deuil de cette règle du crime d’auteur qui voudrait que le lecteur soit à égalité avec l’enquêteur, mais j’ai détesté me trouver finalement reléguée à un rôle ingrat de spectatrice. Et le fait de partager cette passivité avec le principal protagoniste ne me console pas… Pauvre badass ! Il y a des moments où on se demande si l’auteur, absorbé par ses déballages sans queue ni tête, ne l’a pas tout bonnement oublié en cours de route. Quant au « boss de fin de jeu », c’est un cliché sur pattes, qu’on est bien obligé de suivre dans son parcours de vilenies.

Quant à l’idée phare – parce qu’il y en a une – elle a servi à forger le premier titre de ce roman sorti en Kindle en 2012 : La Prophétie de Pierre… A mon avis, un bien meilleur titre que Le Dernier Pape, même s’il faudrait m’expliquer qui on peut espérer déstabiliser en produisant une légende et un vieux morceau de parchemin tout pourri que rien ne corrobore. Quant à l’atmosphère Armageddon, on n’y croit pas une minute…

Voilà qui m’apprendra à craquer pour une 4e de couverture accrocheuse !

Michèle Quinet le Docte

Une fois n’est pas coutume, je reviens sur un livre déjà chroniqué par notre club. « Frère d’âme » de David Diop, présenté par Claudy le mois dernier.

J’ai trouvé le début assez rebutant parce qu’il y avait beaucoup de descriptions sanglantes. Mais ce qui m’a surtout frappé, c’est le rythme qui se dégage des pages. Je me suis dit que l’auteur devait connaître l’art du Griot, cette façon toute particulière qu’ont les conteurs africains de s’exprimer oralement. D’origine sénégalaise, Maître de conférence en littérature, …Mon intuition était bonne.

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