BIBLIVORES DE NOVEMBRE 2018

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BALSIGER, MARGARETE
Brandebourg de Juli Zeh (2016) et Tous au gîte de Monika Peetz (2013), 2 romans traduits de l’allemand
Voici 2 livres récents qui partent d’une même idée, les Wessis* qui vont habiter chez les Ossis** pour un retour au vert – ici à bon marché, fausse bonne idée ? -, une fresque villageoise traitée cependant sur un mode très différent. L’une est plus profonde, plus poussée dans son observation du village avec une analyse de l’avant et de l’après-réunification et des intrigues de toutes sortes qui trouvent leurs racines dans la vie mouvementée de l’ex-Allemagne de l’Est, c’est du sérieux traité de manière faussement légère; l’autre est réellement légère, c’est le tome 3 d’une série « Les femmes du mardi », une bande de copines qui vivent ensemble des péripéties diverses et ça procure un bon divertissement. Mais en plus ces 2 romans donnent une bonne idée de la vie en Allemagne, ça change du plat du jour littéraire d’une banalité affligeante, les histoires téléphonées archiconnues sans surprise, ça donne un coup de fraîcheur.
Franchement ça vaut la peine de lire Brandebourg et aussi Tous au gîte, même s’il est plus superficiel. Ils sont le fruit du travail de 2 auteurs très différentes qui n’ont pas les mêmes ambitions littéraires. Vous verrez comment vivent et pensent vos tout proches voisins. De Huy au parking du centre ville d’Aix-la-Chapelle en pleine zone piétonnière il y a pile 60 mn, mais c’est déjà un autre monde. Le dépaysement ce n’est pas forcément à des milliers de kms.
Brandebourg. Tout commence par une vente aux enchères de terrains situés dans le village d’Unterleuten*** , situé près d’une zone naturelle protégée (des oiseaux rares y nichent) alors qu’on projette d’y construire un parc éolien; des Berlinois et des Allemands de l’Ouest opèrent un retour à la terre idéalisé qui va se heurter aux dures réalités pratiques et économiques; certains couples qui se sont formés sur des bases bancales vont révéler leurs pieds d’argile; le choc des cultures va être brutal sans oublier les vielles haines villageoises. Et à l’Est comme à l’Ouest, un requin reste un requin. Le roman est construit de chapitres qui portent le nom d’un des protagonistes et où celui-ci raconte sa version de l’histoire tout en faisant avancer l’intrigue. C’est fou comme une situation est vécue par l’un ou l’autre complètement aux antipodes. Quelquefois ça nous rapporte à notre quotidien, comment est-on perçu par notre interlocuteur ? C’est drôle et effrayant. On y rencontre le professeur d’université aigri qui a épousé une jeune étudiante naïve, dépassée par la maternité; l’homme d’affaire de l’Ouest avec ses soucis de riche, l’homme de main ferrailleur trépané, le vieux communiste pur et dur et resté pauvre, l’homme fort du village qui a toujours su s’adapter, (retourner sa veste ou plutôt pour survivre), le geek, le maire homme de paille, la femme fatale et arriviste, etc. 
Je me suis plongée dans ce roman avec délice et j’ai dû lutter pour ne pas aller voir la fin tellement le suspens est bien construit, on se demande comment ça va finir pour la bonne dizaine de protagonistes. Juli Zeh nous raconte les (més)aventures de la vie commune ou de l’absence de celle-ci même après presque 30 ans de réunification. C’est édifiant, quelquefois dramatique et surtout souvent drôle malgré la tragédie qui couve. La réunification s’est faite aux forceps, c’était un choix assumé, et ç’a été un choc énorme pour beaucoup d’Allemands d’ex-RDA que les Allemands de l’Ouest ont quelquefois (souvent) pris de haut. L’Etat a aussi pas mal puisé dans la poche des Wessis. Comme partout à l’Est au moment de l’implosion de l’URSS, certains ont sauté dans le train en 1ère ou 2ème classe tandis que d’autres sont restés sur le quai. L’immobilier a atteint des sommets à Berlin-Est et alentours. Certains Wessis achetaient et rénovaient devant le regard des Ossis aux poches vides, pantois devant ces inconnus speedés provenant d’une autre planète où régnait le capitalisme. Certains s’y sont adaptés à la vitesse de l’éclair, d’autres difficilement ou pas du tout. 
On trouve dans ce livre 2 ou 3 mots allemands non-expliqués qui apparaissent par-ci, par-là comme Treuhand ou Junker, un peu dommage mais ça n’empêche pas la compréhension.
* Wessis : Allemands de l’Ouest (Westdeutschen)
** Ossis : Allemands de l’Est (Ostdeutschen)
*** trad. libre : jeu de mot signifiant Parmi Les Gens ou Entre Eux
Je viens de lire « La tulipe du mal » un roman policier historique qui se passe à Amsterdam en 1671, écrit par un Allemand Jörg Kastner. Là aussi ça me change heureusement des habituelles histoires téléphonées.
Eric ALBERT
American Elsewhere / Robert Jackson Bennett . – Albin Michel, 2018. – (Imaginaire). -29 €
Dans la petite bourgade de Wink, qui ne figure sur aucune carte, tout semble figé, propret. Une commune idéale si ce n’était l’étrange lune orange qui pare le ciel, le comportement bizarre de certains résidents, l’isolement (car personne n’entre ni de sort de Wink) et surtout cet ancien laboratoire, sur une colline, qui semble avoir connu un drame suffisamment malaisant pour justifier un abandon aussi subit que caché.
Mona Bright arrive à Wink pour prendre possession de la maison que lui a légué son père. Mais c’est surtout à la recherche d’informations sur sa mère, Laura Alvarez, que cette ex-flic déprimée s’est lancée, après avoir retrouvé dans un garde-meuble des photos témoignant d’un passé joyeux et prometteur, aux antipodes des tensions et des tragédies (dont le suicide de sa mère) qu’elle garde en mémoire.
Or, sur place, personne ne se souvient de Laura Alvarez.
Intriguée par le laboratoire sur la Mesa, et guidée par un habitant qui semble en savoir beaucoup plus que ce qu’il veut (peut) dire, Mona découvre peu à peu, au travers de phénomènes à caractère surnaturel, la nature des travaux qui y était réalisées. Il s’agissait d’étudier la perméabilité de la réalité, de tenter d’accéder à des univers parallèles par le biais d’une mystérieuse lentille. Non seulement Mona apprend que sa mère a été employée de ce laboratoire mais qu’elle a également été responsable de sa subite déliquescence.
Dans cet univers confiné par des barrières invisibles infranchissables, où le temps s’écoule différemment, où des réalités semblent co-exister, où, dans les forêts sombres, se cachent des créatures qu’il ne faut surtout pas déranger, où il ne faut, au grand jamais, ni sortir la nuit, ni tenter de faire du mal à ses semblables, les repères de Mona s’étiolent. Elle devient aussi la proie de poursuivants, bien décidés à mener son existence à son terme afin de sauvegarder certains secrets bien trop enterrés jusque là.
Pourquoi Mona suscite-t-elle la méfiance ? Pourquoi ressent-elle une connexion viscérale avec le patelin ? Et comment expliquer ces éclairs tonitruants qui déchirent le ciel ? Que s’est-il passé lors de la Grande Tempête, il y a 30 ans qui a bouleversé la vie des habitants ? Pourquoi les résidents ont-ils au fond des yeux ces filaments noirs ? Sont-ils seulement humains ?
Robert Jackson Bennett est un fin connaisseur de King (Wink est autant propre à l’auteur que ne l’est Castle Rock ou Derry à King), de Koontz (un des thèmes du livre est la manipulation scientifique), de Neil Gaiman (les réalités entremêlées) mais surtout du grand Howard Philip Lovecraft. « American Elsewhere » résonne comme un hommage au Maître de Providence, exploitant la peur indicible, la mouvance des réels et l’intrusion de créatures que n’aurait pas renié Nyarlathotep.
Subtil mélange de fantastique contemporain, de science-fiction débridée et de fantasy, baigné de scènes gore et de merveilleux, électrisé par des éléments issus d’une moralité perverse, ce roman de près de 800 pages constitue une expérience de lecture éprouvante tant l’addiction se révèle prégnante.
Le seul reproche que l’on pourrait adresser à l’auteur c’est la facilité avec laquelle Mona prend connaissance des mystères et des révélations locales. De la complaisance de citoyens trop bavards à la découverte de comptes-rendus scientifiques, tout élément porteur de l’intrigue est servi sur un plateau, à un moment ou à un autre. Bien entendu, au terme du roman, on comprend la légitimité de Mona à entrer dans le secret des résidents de Wink, et cela adoucit quelque peu le constat.
« American Elsewhere » fait déjà honneur au catalogue de la collection « Imaginaire » qu’ont lancé récemment les éditions Albin Michel. Même si ce pavé plaira davantage aux amateurs aguerris du genre (le texte est truffé de références littéraires diverses), il illustre à merveille ce que l’imagination des plus grands auteurs peut offrir. La générosité est ici évidente. 
Claudy Jalet
Antoine Wauters : Pense aux pierres sous tes pas. – Verdier / 183 pages
L’AUTEUR
Antoine Wauters est un jeune écrivain et scénariste liégeois né en 1981. Son premier roman « Nos mères » a notamment reçu le prix de La Première de la RTBF. Il vient de publier simultanément deux romans et « Pense aux pierres sous tes pas » est une véritable révélation. Ce livre donne envie de lire immédiatement le second « Moi, Marthe et les autres » un court roman de 80 pages.
LE LIVRE
Dans une ferme isolée, un couple vit avec ses deux enfants. Un garçon et une fille. Des jumeaux. Taillables et corvéables comme on dit et soumis à l’autorité parentale. Ils ne semblent rien connaitre d’autre que leur misère dans ce pays imaginaire où les dictateurs se succèdent avec de belles promesses. Mais elles ne changent finalement rien aux conditions misérables d’exploitation d’une bonne partie du peuple. Dans cette vie de soumission on n’est même pas trop surpris que les deux enfants de douze ans découvrent entre eux la sexualité. Mais leur père va découvrir cette alliance contre nature. Les enfants seront séparés, abandonnés mais parviendront à se reconstruire auprès d’êtres bienveillants ou de personnages en révolte. Et à la fin nous les aurons suivis dans une épopée vers la liberté. La leur et celle d’autres oppressés.
L’écriture est osée et parfois très crue. C’est souvent cruel et désespérant avec des situations parfois proches du monde animal pour peu que notre imagination se fausse mais quelques sourires nous viennent et adoucissent un peu la misère ambiante. A la fin on a lu un roman fort dans un monde singulier.
Deux cartes géographiques publiées en début et fin de livre nous donnent des indications et nous permettent de suivre les cheminements de plusieurs personnages et l’évolution dudit pays. Pays difficile à décrire. On pense à un paysage du Midwest américain, à un pays de l’Europe de l’Est ou une région de l’Afrique noire. Un mélange des trois. Rien n’est concret mais ce serait du possible.
Tristan Egolf : Le seigneur des porcheries. – Folio 607 pages
L’auteur
Ecrivain américain né en Espagne en 1971, tout simplement parce que ses parents adoraient l’Europe. Alors qu’il n’a que 15 ans, son père, star du football américain, se suicide ou fait une overdose… Est-ce que cela aura une influence sur son dernier geste ? Et son « seigneur des porcheries » est aussi orphelin ! A 22 ans Egolf, amoureux de littérature et de poésie, vient vivre à Paris. Alors qu’il joue de la guitare et chante du Bob Dylan sur un pont, il est remarqué par Marie, la fille de l’écrivain Patrick Modiano. S’en suit une histoire d’amour et l’installation de Tristan dans la famille Modiano. C’est chez eux qu’il va écrire « Le seigneur des porcheries ». Il essaye en vain de se faire publier aux Etats-Unis mais reçoit une trentaine de refus. Patrick Modiano apporte lui-même le manuscrit chez Gallimard qui immédiatement le publie. Le succès est au rendez-vous et la critique est enthousiaste. On le compare à Steinbeck ou à Faulkner. Le couple s’installe à Londres puis se sépare et il retourne vivre aux States. Il y devient un activiste politique très engagé dans un combat contre Georges W. Bush. On le dit ensuite dépressif et il se suicide d’une balle à l’âge de 33 ans. Il n’aura finalement publié que 3 livres dont un à titre posthume.
Le résumé
Difficile de résumé en quelques mots les 607 pages, pratiquement sans dialogue, écrites comme « un tir de mitraillette » de ce livre. On va suivre la vie de John Kaltenbrunner depuis son enfance au sein d’une petite ville sinistre du Midwest jusqu’à son « ascension » à la tête d’une équipe d’éboueurs dont il deviendra le meneur à la suite de certains faits. On va le suivre de la ferme à la rue au travers de vexations, d’événements malheureux, de désastres humains et matériels. On va vivre avec lui auprès de sa mère, on va apprendre la vérité sur son père, on assistera à l’emprise d’une secte sur son héritage matériel. Il y aura des inondations, des incendies criminels, du racisme et finalement une ville étouffée sous les détritus. Rien que des saletés, des ordures, qu’il va contrôler… En tant que seigneur. Des porcheries. Ces porcheries qui lui auront collés au corps toute sa vie.
Heymaey / Ian Mannok. – Albin Michel, 2018. – 461 pages. –
L’AUTEUR
C’est en 2012, à l’âge de 65 ans que ce journaliste français d’origine arménienne publie son premier livre, Yeruldelgger, l’histoire d’un flic paumé dont on va suivre les démêles en Mongolie. Le livre reçoit plusieurs prix et c’est vraiment une belle découverte. Son second livre « Les temps sauvages » va aussi se dérouler en Mongolie mais va montrer les limites de son auteur. Il n’y a plus cette étincelle dans l’évolution des enquêtes, il y a redite dans le découpage de l’histoire mais l’intérêt principal de cet écrivain réside dans le fait qu’il nous fait découvrir des pays ou des régions. L’idéal est donc d’avoir son smartphone, sa tablette ou son pc à portée de mains et de voir où l’action se situe car chez lui tous les lieux de l’histoire existent.
LE LIVRE
L’histoire raconte les retrouvailles et une tentative de réconciliation entre un père et sa fille. Cela tourne évidemment à la catastrophe. Ils sont continuellement suivis par un homme qui voyage dans une voiture rouge. Là-dessus se greffent un trafic de cocaïne, des lituaniens véreux, un policier pas trop clean et un décès suspect survenu 40 ans plus tôt. Cela tient la route mais l’intérêt principal de ce nouveau livre est de faire une belle découverte de l’Islande. Car tous les lieux existent et tous sont de splendides endroits. Franchement c’est magnifique mais il faut l’aide d’internet et prendre son temps pour bien admirer les sites ! On découvre aussi l’arnaque touristique du  Pont des Continents, une bête passerelle de 20 mètres de long, pas bien élevée, située soit disant au-dessus de plaques tectoniques. Mais il y a aussi l’effrayant necropant exposé dans un musée et qui est un pantalon en peau humaine. Retiré à un humain comme on le faisait avec la peau des lapins ! En résumé pas un grand livre mais un bien beau voyage. Et Heymaey une bien belle ile sauvage au sud de l’Islande.

Catherine Lheureux

Da Vinci Code / Dan Brown. – J.-C. Lattès, 2004
Un petit résumé d’abord, mais sans tout dévoiler … Que le mystère demeure !
Lors d’une visite à Paris, le professeur Robert Langdon est entraîné malgré lui dans l’enquête sur le meurtre du conservateur du Louvre, Jacques Saunière. D’entée de jeu, il y endosse le rôle – très peu enviable – du suspect principal. Avec l’aide de Sophie Neveu, une spécialiste en cryptologie et aussi la propre petite-fille du défunt, il va remonter la piste du meurtrier, une piste qui le mène sur les traces d’une société secrète, le Prieuré de Sion, dont Saunière était le dirigeant. Quelle est cette clé de voûte que paraissent convoiter les plus hautes instances de l’Eglise ? Quels rapports Jésus de Nazareth entretenait-il avec Marie Madeleine ? Quelle est donc la véritable nature du saint Graal évoqué par tant de textes qui semblent autant de légendes ? Et si la légende ne suffisait plus à cacher une réalité qui a pris chair ? Autant de questions auxquelles l’éminent universitaire américain devra répondre pour faire éclater la vérité … Mais au fait, cette vérité, une fois découverte, doit-elle être révélée à la face du monde ?
Harlan COBEN a dit du Code qu’il était le livre idéal pour les passionnés d’histoire, les mordus du mystère et pour tous ceux qui aiment les grands récits que l’on ne parvient pas à lâcher. Il n’a pas tort : qu’on ait apprécié ou non les performances de Tom HANKS et d’Audrey TAUTOU, il serait vain et sans doute un peu hypocrite de nier une certaine fascination pour le sujet et pour l’action, traitée comme elle l’est, à la manière d’une épopée pleine de rebondissements. Mais d’où vient cet intérêt, que certains lecteurs ont décrit comme un véritable envoûtement ? Bernard SESBOÜE dit qu’il trouve sa source dans cet habile mixage de roman et d’histoire, avec tout ce que le terme mixage peut avoir de médiatique et de culinaire. Il y a là tous les ingrédients d’un best-seller : une intrigue policière, une chasse au trésor, un rythme haletant et surtout une foule de références relevant de registres multiples et qui créent l’illusion sinon de la véracité, du moins de la vraisemblance. Dans ce plaisant contexte, les raccourcis que s’autorise Dan BROWN pour apporter de l’eau à son moulin ne risquent guère de choquer, même un public averti, car force est de reconnaître que le résultat est plutôt réussi.
Mais pour ceux qui désirent sortir de l’illusion née du talent de l’auteur, il existe un certain nombre d’ouvrages de tous niveaux, au nombre desquels : un recueil alphabétique des thèmes abordés, très facile à utiliser mais aussi un peu superficiel ; une collection d’articles glanés çà et là, tous très intéressants mais juxtaposés d’une manière plutôt indigeste ; ou encore une somme de recherches menées dans différentes directions, approfondies à souhait et parfois trop fouillées puisqu’en suivant l’auteur de chemins de traverse en détours de toutes sortes, on finit par en perdre le fil.
Le fait est que le Da Vinci Code provoque une indéniable stimulation intellectuelle qui, alliée à la fascination des thèmes qu’il aborde et au plaisir de lire, justifie ce qu’on peut sans exagérer qualifier de phénomène de société, même s’il s’essouffle un peu à force d’être sans arrêt repris, traité et réinterprété de toutes les manières possibles et imaginables. C’est vrai qu’ils sont rares, les romans qui à l’instar du Da Vinci Code, brassent autant d’idées, toutes plus vastes et complexes les unes que les autres … Un peu trop d’idées en fait ! Mais on peut aussi retenir l’intéressante unité de temps (tout est bouclé en 24 heures), ainsi que la quête de sens et le parcours initiatique qui rapprochent le Code d’une autre série à succès, la célébrissime saga de Harry Potter. Le Code, c’est également un clin d’œil à notre civilisation, saturée de symboles et qui a fait face, au tournant de l’an 2000 et dans les années qui ont suivi, à une vague de millénarisme qui a déferlé et déchaîné les passions, comme les légendes du Graal au fil des siècles.
Mais halte là, les prises de tête ! Le décryptage façon poupées russes, c’est très bien … Mais le Da Vinci Code, c’est avant tout un roman, créé pour divertir le lecteur et lui permettre d’échapper, pour quelques heures, à la monotonie du quotidien.
Les Aventures de Sherlock Holmes. – Arthur Conan Doyle. – Omnibus, 2015
Savez-vous que Les aventures de Sherlock Holmes ont été interdites en Union Soviétique en 1929 pour raison d’occultisme ?
Un brin de contexte pour commencer. La vie du Docteur John Watson a basculé en juillet 1880, le jour où il a été blessé à la bataille de Maiwand, en Afghanistan. Rapatrié en Angleterre, il est obligé de renoncer à sa carrière de médecin militaire. Vivant comme il peut de sa maigre pension, il rencontre par hasard un certain Sherlock Holmes. Très vite, les deux hommes s’entendent pour partager un appartement à Londres, au 221b Baker Street. Holmes ne tarde pas à fasciner Watson qui entreprend de décrire ses activités hors du commun : c’est ainsi que Sherlock Holmes se révèle être, au fil des récits livrés par celui qui va devenir son ami et son confident, le plus extraordinaire des détectives de son temps.
Il s’agit, sans discussion possible, d’un classique parmi les grands classiques. Les lecteurs des célèbres Aventures ne se comptent plus, mais ce qui est remarquable, c’est que chacun d’entre eux nourrit sa petite préférence : chacun a son enquête de prédilection, tirée de l’immense corpus holmésien. Ce héros typé à l’excès a éclipsé les personnages créés par Edgar Allan Poe et Emile Gaboriau, et il a également réussi l’exploit de fédérer ses admirateurs depuis plus d’un siècle (le premier recueil est édité en octobre 1892). Et cela, malgré la tentative d’assassinat perpétrée par son propre auteur ! Mais en vain … Les lecteurs n’ont pourtant pas opté pour une solution à la Stephen King, avec séquestration et tout le toutim : ils se sont contentés de bouder. En 1903, dix ans après Le dernier problème, Conan Doyle cède à leur chantage en ressuscitant le célèbre détective, qui jaillit de sa retraite pour liquider la bande du Docteur Moriarty (La maison vide).
Je plaide coupable : je suis moi aussi une indécrottable, avec, comme tout le monde, ma petite enquête fétiche. L’affaire dont je ne peux me lasser, à l’écrit comme à l’écran (l’adaptation en série, avec l’acteur britannique Jeremy Brett dans le rôle titre, est un pur joyau !), c’est La bande tachetée, qui met à l’honneur l’un des thèmes parmi les plus efficaces de la littérature policière : le meurtre commis dans un local fermé de l’intérieur dans lequel la victime se trouvait seule au moment où … Ils sont nombreux, les auteurs qui ont relevé le défi d’ouvrir cette boîte de Pandore pour expliquer l’inexplicable : Edgard Allan Poe dans Double assassinat dans la rue Morgue, Gaston Leroux dans Le mystère de la chambre jaune, et aussi Agatha Christie. La reine du crime n’a pas hésité à s’attaquer à ce schéma diabolique dans son premier roman, La mystérieuse affaire de Styles. On peut dire qu’elle ne reculait pas devant la difficulté, et le résultat de ses efforts constitue peut-être l’une des déclinaisons les plus ingénieuses et les plus créatives de cette figure désormais classique.
D’aucuns diront que cette littérature, incontestablement classique, historiquement marquée, est dépassée, incapable de conquérir de nouvelles audiences parmi les jeunes générations. A les entendre, même le caractère délicieusement désuet de ces récits (la fin du règne de Victoria, puis la Belle Epoque edwardienne) n’arrive pas à les sauver du naufrage qui s’annonce … Je ne suis pas d’accord !
Prenez une autre affaire, Le Problème du Pont de Thor. Le pitch : l’épouse d’un milliardaire est trouvée morte assassinée d’une balle dans la tempe. Son corps gît au milieu d’un pont, à l’endroit où, à en croire le billet que la morte porte sur elle, la gouvernante lui avait fixé rendez-vous quelques heures plus tôt. La jeune femme est arrêtée, et le mari de la défunte engage Sherlock Holmes pour prouver son innocence. Au terme de l’enquête, Holmes prouve que la victime s’est bien suicidée et qu’elle a maquillé son acte de manière à faire accuser la gouvernante, dont elle était jalouse.
Sans trop réfléchir, je peux citer deux adaptations modernes de ce thème indémodable :
D’abord, le très savoureux Cyanure, de Camilla Läckberg, où Martin Molin, l’adjoint de Patrik Hedström (« Monsieur Erica Falck » – voir La princesse des glaces et suivants), est contraint de mener l’enquête sur le meurtre du grand-père de sa petite amie, puis sur une seconde mort suspecte – des meurtres commis en vase clos, à Noël et en famille, sur une île suédoise coupée du reste du monde à cause d’une tempête de neige.
Ensuite, l’excellentissime série Elementary, avec Jonny Lee Miller en Sherlock Holmes tatoué jusqu’au nombril et Lucy Liu en Docteur Joan Watson (jolie pirouette !), avec des enquêtes qui se déroulent dans le New York d’aujourd’hui. Dans l’épisode 9 de la saison 2, On the line (Le prédateur), Le Pont de Thor est à nouveau revisité avec maestria ! Le classique est plié (au bout d’une minute sur la scène de crime, Sherlock débusque le suicide déguisé, mais tout indique ensuite que le coupable désigné, alors blanchi, est un prédateur de jeunes femmes qu’il enlève et assassine – Zut !) et replié encore (juste avant le suicide déguisé, le prédateur a enlevé une femme qui est peut-être encore en vie … Les enquêteurs doivent coincer l’homme sans mettre la victime en danger. L’effet de course contre la montre est très réussi), le tout pour le plus grand plaisir des spectateurs qui, comme moi, se régalent encore et toujours des textes originaux de Conan Doyle.
Alors, dépassé, le roman à énigme où le mystère est transformé en problème à résoudre ? Ça reste à voir …
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