BIBLIVORES – DECEMBRE 2019

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Nadina DAMIT
La Panthère des neiges / Philippe Tesson. – Gallimard, 2019

Silencieuse, j’accompagne l’auteur, partageant ses attentes et ses déceptions dans ces contrées lointaines dont on a changé les noms afin de ne pas les retrouver dans ces paysages rudes et mystérieux, à la recherche de la panthère des neiges.

Immobiles, soudés par un espoir prêt à tous les sacrifices (froid, absence de confort, séparation, isolement des lieux,…) pour apercevoir ne fût-ce qu’un instant l’animal.

Celle-ci joue les vedettes capricieuses, apparaît et disparaît aux yeux de l’auteur qui, à des températures de -20 °, tremble de froid et d’émoi. Récompense : elle apparaîtra, superbe, magnifique…

Le dernier titre de Philippe Besson est un roman puissant, sensible et doté d’un langage riche.


Chantal POUCET
Les Dieux voyagent toujours incognito / Laurent Gounelle. – Pocket, 2019
Alan Grenmar est un jeune américain de 24 ans, avec un mauvais départ dans la vie. Il n’a, au départ, pas connu son père.
L’histoire commence lorsqu’il est au bord du vide à la Tour Eiffel de Paris. Il s’apprête à sauter. C’est alors qu’intervient Dubreuil, un étrange personnage qui lui propose de lui sauver la vie mais exige en échange qu’il accepte de faire tout ce que lui demandera son sauveur.
Et le voilà embarqué dans un incroyable cheminement, angoissant, avec la sensation que tout lui échappe.
Alan est employé dans une grande entreprise de recrutement.
L’auteur étant spécialiste des comportements humains nous emmène dans un dédale de réflexions sur la vie et la relation aux autres, nos désirs, nos peurs, nos blocages.
L’histoire est plaisante et nous entraîne dans le monde d’Alan, personnage un peu terne et sans grande détermination (of course, il veut se suicider pour échapper à sa vie qui ne le comble pas !). Cette subordination à ce personnage étrange et fortuné est parfois décourageante sinon incompréhensible.
Cela pourrait se résumer à un coaching personnel, bien habillé par une histoire quelque peu romancée.
C’est en partie grâce à ce côté roman avec un léger suspens que j’ai poursuivi cette lecture.
L’écriture n’est pas exceptionnelle et ne relève pas assez le défi de présenter des recettes utiles pour trouver sa place ici dans une entreprise ne fonctionnant que sur l’idée du profit, oubliant totalement l’humain et le respect des autres.
Le titre nous trompe car je n’ai pas vu la manifestation divine. Ici, Dieu serait le hasard donc l’incognito.
Dans toutes les tâches imposées à Alan, il y a un mépris tant du boulanger, de la bijoutière et des autres « victimes » de ces challenges.
S’affirmer en écrasant, en humiliant les autres est contraire aux vraies valeurs de l’affirmation de soi. Ce serait bien plus bénéfique de se réaliser par son charisme, son savoir, ses expériences,…
Je suis partagée entre « j’aime beaucoup ou pas du tout » ! L’idée de l’histoire est attachante et puis il manque quelque chose de chaleureux, d’humain.
Extraire de ce livre quelques questions primordiales ? : comment vivre avec les autres, trouver sa juste place, se réaliser dans un monde matérialiste, trouver la paix de l’âme avec quelques paillettes de bonheur !

Norma BOSCHIAN
Anatomie de l’horreur / Stephen King . – Albin Michel, 2018
L’auteur, Maître du genre, nous livre un essai magistral sur la compréhension de l’horreur, que ce soit en littérature, en série TV, au cinéma.
Né en 1947, il explique que cette génération est un terreau idéal pour l’imaginaire, l’horreur car on sème les graines de la terreur en diabolisant le communisme et l’atome.
Il explique qu’inventer l’horreur aide à supporter la réalité ; l’horreur est une répétition de notre mort, mais c’est un jeu ; le principe même de l’horreur est de faire peur au public et de suspendre la réalité.
C’est un conflit qui oppose l’Apollinien (sens moral, intellect) et le Dionysiaque (perversité, assouvissement des pulsions). « Les histoires d’horreur nous permettent d’éprouver sans craintes des émotions antisociales que notre société nous contraint à refouler » (par exemple, l’horreur inspirée par le libre-arbitre (horreur psychologique, « Frankenstein » ; l’horreur qui tombe du ciel (« Dracula »). Il considère que le film de vampire peut s’apparenter à une grande scène de viol (on viole avec la bouche).
Un bon film d’horreur cherchera à appliquer la pression sur le plus de points possibles (mort, décomposition,..).
Ce qui relève de l’horreur fonctionne sur deux niveaux : le haut-le-coeur (dégoût) et les phobies (qui relèvent plus de la politique, de la psychologie, de l’économie que du surnaturel).
Le fondement de l’histoire d’horreur, ce sont les secrets qu’il faut taire. L’horreur explore le territoire du tabou.
La trame du récit d’horreur se partage entre la terreur, l’horreur et la révulsion (ex. : œil qui pend).
Les contes enfantins sont aussi des récits d’horreur, qui tentent de mettre en place des interdits pour faire triompher la morale du bien.
L’horreur est une expérience positive et optimiste qui n’a pas toujours été mise en place avec succès : certaines séries TV sont grotesques ou stupides à l’exception des brillantes « Hitchcock présente » où le Maître du suspens nous fait frissonner avec brio.
Au cinéma, King porte aux nues les films remarquables que sont « Psychose » et « Les Oiseaux ».
C’est avec grand intérêt que j’ai lu cette brillante analyse de la littérature d’horreur, des films, des séries TV qui sont parfois en-deçà de la réalité par comparaison à certains faits divers macabres.

Eric ALBERT
Votre temps est infini / Fabien Olicard. – First, 2019
Imaginez que vous gagniez tous les jours la somme de 1440 euros avec pour tâche de dépenser cette somme en totalité sur la journée. Attention, il est impossible de thésauriser cette somme et elle peut vous être retirée à tous moments.
Cette valeur, c’est le nombre de minutes dont nous disposons chaque jour.
L’auteur veut nous faire prendre conscience de cette richesse et nous aider à en tirer le maximum. Maximum de profit, de plaisir, d’accomplissement.
Car trop souvent, nous laissons « passer le temps » ou nous l’occupons à des actions inutiles (ou du moins réalisées à des moments peu adéquats).
Olicard nous invite à identifier les différents temps de notre journée : temps de travail, de sommeil, temps libres, temps de transports, non-temps. En faisant l’effort de les quantifier, nous pouvons entrevoir les déséquilibres parfois nocifs qui composent les instants de la journée.
Puis, en partant de son expérience personnelle, l’auteur nous dévoile quelques astuces et secrets pour bien remplir nos journées. Il ne s’agit pas de devenir un bourreau de travail mais de trouver une dynamique porteuse à même de faciliter notre existence au quotidien.
Ainsi, bannissez les écrans au réveil, ne consultez vos mails qu’à heure fixe à deux reprises dans la journée, combattez la procrastination en réalisant des tâches à temps et heure, déléguez si vous le pouvez certaines de vos tâches, pratiquer la visualisation des tâches à effectuer (de manière à ce que votre cerveau – qui, en réalité fait peu de distinction entre la réalité et la fiction – soit déjà dans un disposition positive pour entreprendre le travail),…
A côté d’astuces vraiment originales, Olicard donne parfois l’impression d’enfoncer des portes ouvertes (comme lorsqu’il conseille de préparer la veille les vêtements dont on s’habillera le lendemain) ou de croire à l’impossible (comme lorsqu’il incite à la pratique de la polysomnie qui prévoit une série de siestes d’une demi-heure toutes les six heures – ce qui est irréalisable lorsqu’on a un travail, vous y conviendrez), mais on peut lui pardonner ces facilités et dérives tant son livre se révèle frais, attachant, aisé à lire, agréable à regarder. Il permet le piochage grâce à son index.
Il remplit parfaitement son rôle d’ouvrage de développement personnel qui ne se prend pas la tête (ce qui peut être rare de nos jours).

Si ma tante en avait / San-Antonio. – Fleuve Noir
Indémodable Frédéric Dard ! C’est avec délectation que je suis plongé dans…l’écoute de ce livre audio réalisé par Antoine de Caunes pour les éditions Lizzie.
Muté dans une bourgade bretonne, le commissaire San-Antonio ne va pas avoir le temps de se la couler douce. Le corps d’un marin est repêché dans la rade, le phare local est la cible d’un groupe terroriste et le retour sur l’île de Nichtmare d’un personnage douteux pour qui les magouilles sont le pain quotidien seront les ingrédients d’une enquête échevelée qui aura bien besoin des services de Bérurier et de Marie-Marie pour en démêler les fils.
Inutile d’en dire plus sur le fil narratif, ce n’est vraiment pas çà qui compte. Quand on lit San-Antonio, c’est pour la gouaille, les jeux de mots, les entourloupes littéraires, le mauvais goût, la misogynie affirmée, l’inélégance et le premier degré. C’est pour les personnages, caricaturaux et excessifs, bêtes comme leurs pieds ou intelligents par hasard, toujours secoués par des désirs charnels ou alimentaires. Ajoutez la palette de voix orchestrée par Antoine de Caunes et vous voilà assuré de passer un sacré bon moment ! N’en déplaise aux dames qui, dans ce 97° opus de la collection, en prenne méchamment pour leur grade.

Lisette LISENS
Maramisa / Vincent Engel
Biographie
Vincent Engels est né à Uccle le 20/09/1963.
Il est professeur de littérature contemporaine à l’ ULC et d’histoire contemporaine à Ihecs.
Auteur de nombreux essais, romans, nouvelles et pièces de théâtre.
Il a également réalisé la dramaturgie de deux spectacles de Franco Dragone : « The House of Dancing Water » à Macao et « The Han Show » à Wuhan.
Ajoutez à cela critique littéraire et chroniqueur (il publie toutes les semaines, sur le site du Soir, une critique politique sur le thème « ennemis intérieurs de la démocratie » ).
Il a reçu de nombreux prix (Fayard, Rossel, Berheim…).
Bibliographie
Engels a écrit plus d’une trentaine de livres. Je vous en cite quelques uns.
– Retour à Montechiaro 2001
– Requiem vénitien 2003
– Les absentes 2006
– La peur du paradis 2009
– Les diaboliques 2014
– Alma Viva 2017
– Maramisa 2018
Synopsis
Nous faisons la connaissance de Charles Vinel, archéologue mais aussi professeur d’ université. Il vit très mal sa situation, d’autant plus que ses écrits ont été refusés par plusieurs maisons d’édition.
Sa vie est remplie de lectures, de rêves de grandeur, de reconnaissance par ses pairs mais reste vide, même au niveau amoureux.
Un jour, il va rencontrer un homme mystérieux et si triche qu’on se de lande parfois d’où il peut sortir des sommes réellement inimaginables !
Cet homme Herman Kopf va lui offrir la possibilité d’être enfin quelqu’un.
Kopf lui demande de rendre vie à une cité mystérieuse, perdue on ne sait où et dont personne n’a eu connaissance de son existence. Mais surtout il veut y ramener sa population d’origine ou du moins ses descendants.
Cette cité, partagé entre ville impériale et nécropole comme toutes les anciennes cités, a pour nom Maramisa et ses habitants des Maramis dont la spécificité est d’avoir des yeux gris, de ne jamais se plaindre et d’accepter les coups du sort en attendant leur guide.
Charles Vinel est comme envoûté par ce projet fou et se met, avec l’aide de Kopf, à la recherche de Maramisa.
Alors que Charles est depuis quelques mois sur le site, Kopf le rappelle sous prétexte de travaux à faire pour rendre à Maramisa sa grandeur. Il veut que Charles se retrouve au calme pour décrypter une espèce de cantique. C’est du moins le nom que lui a donné Kopf.
Charles est perturbé par l’arrêt de sa quête. Il ne comprend pas les décisions prises et le travail qu’on lui demande maintenant ne lui semble plus lié à sa recherche. Cela lui paraît être une autre histoire dont on ne verra l’ utilité et le but réel qu’à la fin.
Quel était le but réel de Herman Kopf en embauchant Charles ? Avoir quelqu’un de suffisamment malléable pour obéir aveuglement à ses directives même si parfois Vinel se rebiffe ?
Veut-il seulement découvrir les secrets de Maramisa ou peut-être la clé de l’immortalité ?
Critique
Lorsque j’ai emprunté ce livre, attirée par la 1ère de couverture à savoir un énorme portail qui m’a fait penser à l’ Afrique du nord ou à l’ Asie, je me suis dit allons-y pour un roman d’aventure du genre Dan Brown (Da Vinci Code) ou George Lucas (Indiana Jones).
Cela pouvait être délassant de se laisser porter par ces aventuriers sans se poser de questions.
Seulement les circonstances ont voulu que je ne puisse lire que par petits intervalles et de ce fait, j’avais le temps de cogiter sur ce que je venais de lire et surtout sur ce que je supposais devoir survenir dans les pages suivantes.
Et cette gymnastique de l’esprit m’a fait entrevoir autre chose, une seconde lecture, voire une lecture subliminale qui m’a rappelé une chanson du groupe Téléphone « C’est juste une illusion, à peine une sensation qui dirige tes pas… ».
Et véritablement Vinel est comme ensorcelé. Le vent du désert lui murmure, lui chuchote des secrets à l’oreille. Plus même, c’est comme s’il le poussait à devenir… quoi ? Le gardien d’une sagesse et d’une connaissance antique ou le guide des enfants Maramis survivants ?
Tous ces grains de sable qui parfois paraissent se jouer de lui m’ont aussi une citation de William Blake « Voir un univers dans un grain de sable, et un paradis dans une fleur sauvage. Tenir l’infini dans la paume de la main, et l’éternité dans une heure ». (Les chants d’innocence).
Ou encore cet extrait du livre ; « des plus orgueilleuses et des plus puissantes civilisations ne restaient bientôt que quelques alignements de pierres recouverts par le sable ou noyés dans la jungle. Maramisa seule subsistait à travers des hommes et des femmes qui, à travers le temps, se transmettaient un héritage illisible et une fidélité à une énigme indéchiffrable ».
Tout cela pour vous dire qu’Engels manie sa plume avec une facilité déconcertante entre le réel, le crédible, l’imagination et même au-delà.
J’avais l’impression de suivre le fil d’une quête initiatique à la recherche d’une vérité parfois difficile : la mort est-ce le néant ou la transcendance et le transformation ?
Pour alléger l’esprit de certains qui en viendraient à être rebutés par cette lecture, je dirais de rester au premier niveau, celui de l’histoire seule et de vivre également l’épopée de Cairano (qui n’est autre que notre Franco Dragone) qui va monter un spectacle époustouflant sur la légende de Maramisa.
Jusqu’à l’épilogue final !

J.-P. WACKENIERS
Rien n’est noir / Claire Brest
Née à Paris le 14 juillet 1982. Ecrivaine française de romans.
Bibliographie :
2011 Mikado
2012 L’Orchestre vide
2012 La Lutte des classes : pourquoi j’ai démissionné de l’Education Nationale
2014 Enfants perdus
2016 Bellevue
2017 Gabrièle (avec sa sœur Anne Berest)
2019 Rien n’est noir
Rien n’est noire
La vie de Frida Kahlo, femme peintre mexicaine de l’entre deux-guerres.
Elle avait comme désir de devenir médecin mais elle aura un très grave accident.
Elle restera alitée pendant de longs mois et demandera à son père un matériel de peinture pour s’occuper.
Frida apporte des toiles à Diego Riviera, peintre célèbre au Mexique pour avoir son avis.
Frida aime par dessus Diego. Ils se marient et la mère de Frida définira cette union comme « le mariage d’un éléphant avec une colombe ».
Elle a une personnalité. Elle parle haut et fort. Elle s’habille à l’indienne avec des fleurs dans les cheveux, boit de la tequila (« je bois pour noyer ma peine ma belle Lucie mais cette garce apprend très vite à nager »), fume, fait volontiers la fête.
Bisexuelle, elle aura des relations hors-mariage – avec Trotski – (« m’apprêter de parures pour m’offrir au premier venu qui voudra de moi »). Elle aime choquer.
Elle souffrira toute sa vie de problèmes de santé : polio, colonne vertébrale rompue, estomac percé, déchirement du vagin, gangrène de la jambe, infection rénale, alcoolisme.
Avec son mari, elle habitait une maison qui se compose de deux cubes reliés par une passerelle, la « Caza azul » (maison bleue est actuellement un musée avec ses vêtements, ses chaussures, ses lombostats, ses corsets médicaux) et l’autre, peinte en rose qui est le vaste atelier de Diego.
Elle exposera à Mexico, New-York, Paris, Rome. Sa renommée sera telle que sur les billets de 500 pesos mexicains, son effigie apparaît d’un côté, et celle de son mari de l’autre.
Le livre est composé de petits chapitres. Episodes qui balaient 10 années de leur vie. Très rapidement, le lecteur entre dans l’univers de Frida Kahlo comme l’a très bien fait Claire Berest.

Bernadette DESGAIN
L’Ennemie /Irène Nemirovsky
Née en 1903 à Kiev, Irène Nemirovsky appartient à la grande bourgeoise juive russe. En 1918 sa famille fuit la révolution bolchevique et s’installe à Paris. En 1926 elle épouse Michel Epstein dont elle a deux filles. Arrêtée en juillet 42, incarcérée à Pithiviers, elle est déportée à Auschitz où elle meurt dès son arrivée.
Faisant suite à la redécouverte de son œuvre et à la publication par sa fille d’une biographie, le prix Renaudot 2004 a été attribué à son roman posthume et inachevé « Suite Française » dont fut tiré un film en 2014 avec Kristin Scott Thomas etMathias Schoenaerts, entr’autres.
Dans l’Ennemie, Irène Nemirovsky devient Gabri, une jeune fille de 17 ans en révolte, avec toute la violence confuse de l’adolescence, contre une mère indifférente, coquette sur le déclin aux prises avec son dernier amant, pendant que son mari cherche fortune en Pologne
Alors Gabri, pour combler sa solitude et prendre sa revanche sur cette mère absente, va tomber en amour. Cela Quelques années seulement après le décès tragique de sa petite sœur chérie : le jeune cousin Charles ramené de Pologne par son père, devient vite m’amant De sa mère. Mais c’est à Garbi  qu’il fait les yeux doux et celle ci va profiter de ce charme et de son attirance pour se le monopoliser. Ah ! Voler l’amant de sa mère… ce n’est pas très catholique tout ça. Et tout ça va très mal finir. Par une défenestration !
La haine de la mère, ici appelée l’ennemie, … fut elle réalité ? Il y a de La fiction, de la rêverie, songes, cauchemars, illusions, biographie, enfance, adolescence, croissance. Puis perfidie, racolage, tromperie, passion… que de qualificatifs on peut accoler à ce roman si bien écrit. Irène Nemirovsky avait-elle Une main de fer dans un gant de velours en écrivant des horreurs mine de rien ? 

Tant pis, je fonce / Elisa Brune. – Odile Jacob
Ecrivaine belge, romancière, essayiste, journaliste scientifique, féministe et spécialiste du plaisir féminin et de la libération sexuelle,…Elisa Brune fut également dessinatrice et peintre sous le nom de Elisa Else. Elle est née le 15 juillet 1966 et nous a quittés le 29 novembre 2018 des suites d’un cancer.
Elle a écrit plusieurs romans dont certains ont choqué plus d’un lecteur à l’époque. La violence qu’elle décrit notamment dans « La Tournante » en 2001 est celle subie par de jeunes adolescentes de 14-15 ans dans la banlieue parisienne, lorsqu’elles foncent tête baissée dans ces groupes de jeunes à la recherche de plaisirs sexuels souvent déviants. A chaque chapitre, on découvre le point de vue d’un père, d’une mère, d’un frère, d’une amie. Ainsi est bâti le livre qui tient en haleine jusqu’au bout de l’histoire. Depuis que je l’ai lu, je n’ai eu de cesse de lire d’autres ouvarges de cette auteure, comme « La Tentation d’Edouard » en 2003 ou encore « Alors, heureuse » en 2008.
Ici, dans « tant pis, je fonce » qui, je pense est son dernier livre, elle nous parle de la vie de tous les jours par petites touches sympas. Ce sont 50 récits qui finalement parlent si bien de nous.
Dans l’un d’eux, je lis :  » C’est le premier salaire, le plus modeste, qui provoque la plus forte envolée, quand il nous faut passer directement de la dépendance à la dépense, de l’impuissance à la jouissance, de la passivité à l’autonomie domestique – et alors…c’est l’ivresse devant le rayon dentifrice ! »

Bernadette FONZE
Au Sevilla Bar / Alex Capus
Suite au succès de son premier roman, l’auteur, un Suisse allemand, ouvre un bar de convivialité. Son livre ne contient pas d’histoire. Il s’agit de compte-rendus de rencontres avec des clients qui livrent des anecdotes en tous genres. Lecture très délassante.
La Mémoire de l’arbre / Tina Vallès
En douze mini-chapitre, l’auteure, catalane, nous raconte l’histoire touchante d’un garçon de douze ans et de ses rapports avec son grand-père, atteint de la maladie d’Alzheimer. L’enfant ignore cet état des choses mais prend conscience des problèmes de mémoire de son aiëul qui oublie les noms des rues, oublie le goûter et semble préférer parler aux arbres. Au fil d’un texte poétique, le drame s’amplifie et apporte avec lui son lot de désespoir, d’angoisse, d’émotion. Le récit, poignant, est de ceux qui est capable de nous réconcilier avec l’humain.

Catherine LHEUREUX
La vie secrète des écrivains, de Guillaume Musso. – Calmann-Lévy, 2019
Selon Gabriel Garcia Marquez, tout le monde a trois vies : une vie privée, une vie publique et une vie secrète… C’est cette sentence que ce roman atypique ambitionne d’illustrer, avec plus ou moins de bonheur.
En 1999, après avoir publié trois romans devenus cultes, le célèbre écrivain Nathan Fawles annonce qu’il arrête d’écrire et qu’il se retire à Beaumont, une île sauvage et sublime au large des côtes de la Méditerranée. Presque vingt ans se sont écoulés depuis cette nouvelle qui a fait l’effet d’une bombe, et force est de constater que Fawles s’est tenu à sa volonté de ne plus paraître, ni en personne ni par ses écrits. C’est durant l’automne 2018 que tout bascule pourtant. Alors que les romans de Fawles continuent de captiver le public, deux nouveaux venus débarquent à Beaumont : le premier est Raphaël Bataille, qui rêve de devenir écrivain et qui, persuadé que l’avis de Fawles pourrait tout changer et lui permettre de percer, décide d’aller assiéger l’homme chez lui ; la seconde est une jeune journaliste suisse, Mathilde Monney, qui paraît nourrir à l’égard de Fawles des projets aussi personnels qu’insaisissables. C’est alors qu’un corps de femme est découvert sur une plage et l’île est bouclée par les autorités. Commence alors entre Mathilde et Nathan un dangereux face-à-face, où se heurtent vérités occultées et mensonges assumés, où se frôlent l’amour et la peur…
Un roman qui va compter ! Pensez donc : c’est mon premier Musso ! Et ce ne sera pas le dernier, même s’il est peu probable que je rejoigne un jour la cohorte des admirateurs inconditionnels de cet écrivain à la mode – l’auteur français le plus lu, traduit dans 40 langues.
J’avoue avoir passé un moment très agréable : un très court moment, d’ailleurs, puisque j’ai dévoré ce livre en un jour. Impossible de le lâcher… mais il faut dire aussi qu’avec ses gros caractères et ses marges aérées, le format s’y prête particulièrement bien. Question d’honnêteté intellectuelle : peut-on dire qu’on n’a pas aimé un truc qu’on n’a pas pu lâcher ? La réponse est dans la question.
Autant le dire tout de suite : cette histoire d’appareil photo tombé dans l’océan, miraculeusement retrouvé QUINZE ans plus tard et dont les fichiers sont toujours disponibles, m’a laissée complètement froide… On nage en plein délire ! Il paraît que c’est inspiré d’un fait réel, mais en vérité, le bidule n’avait surnagé que six ans et honnêtement, j’aimerais bien voir la bobine qu’elles avaient, les photos, quand on les a enfin extraites. Je ne marche pas, surtout quand je pense à mon GSM irrécupérable après avoir passé 10 minuscules petites secondes dans l’eau des toilettes (si vous aussi vous avez cette habitude de glisser votre téléphone à l’arrière de votre jeans, écoutez mon conseil : perdez-la !)
Bon, admettons ! Tout cela est très improbable, mais il faut pourtant bien commencer par quelque chose, même si je regrette qu’un auteur aussi talentueux que Musso n’ait pas trouvé une pirouette qui tienne davantage la route. Il fallait que les photos restent cachées pour un temps avant de livrer une vérité qu’on pensait perdue à jamais. J’entends bien, mais pour parvenir à ce résultat, il y avait sans doute d’autres chemins possibles… Pour le reste, puisque j’en suis à égrener les points négatifs ou connotés comme tels, poursuivons… La substitution de cadavre – un truc que j’aime pourtant bien – m’a trop rappelé L’entrepreneur de Norwood, de Conan Doyle, et la manière de se couvrir en bidouillant le dossier dentaire (et aussi les témoins ADN) m’a fait plonger dans Un, deux, trois, d’Agatha Christie, quand les identités de Mrs Chapman et de Mabel Sainsbury Seale sont interverties chez le dentiste assassiné. Je vais me montrer bonne joueuse en reconnaissant que les références sont quand même évoquées avec brio et que c’est gai de constater que les anciens maîtres restent les maîtres. Mais une chose ne passe pas, sans tomber dans le spoil, c’est ce final à la Batman – The Dark Knight rises (2012) : il paraît que les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais là, c’est vraiment too much ! Voilà qui est dit… Et puis, même quand on décide de ne pas le relever, il y a UNE ENORME incohérence… de celles qui vous réveillent en pleine nuit en hurlant de terreur. Oui, mais bon, chuuut ! Pas de spoil !
Rangeons cette humeur de rageuse pour lister toutes les bonnes choses que l’on trouve dans ces 340 pages. Je ne vais pas m’appesantir sur ce que tout le monde sait de Musso : son style sobre, séduisant et direct, merveilleusement servi par un humour décapant (« Vouloir rencontrer un écrivain parce qu’on aime son livre, c’est comme vouloir rencontrer un canard parce qu’on aime le foie gras » – p. 45) ; ses personnages bien typés auxquels on s’attache ; son talent pour nouer des intrigues qui tiennent les lecteurs en haleine ; ses effets très réussis, les rebondissements, les découvertes, les certitudes remises en question, le dénouement final. Que du bon, malgré certains moyens discutables. Il y a aussi les thèmes évoqués, avec beaucoup de talent : les affres du métier d’écrivain (jusqu’où les expériences décrites relèvent-elles de la réalité ?), tout ce qui touche au journalisme et à l’investigation, les détours que la vérité peut prendre avant d’éclater au grand jour. Aussi ce lieu enchanteur, l’île Beaumont, qui mélange Porquerolles, les îles de Lérins et peut-être aussi un petit bout de Corse, et qui donne envie d’y prendre des vacances – dommage qu’elle soit fictive ! Et enfin, chapeau bas pour ce culot incroyable qui consiste à tuer un des principaux protagonistes! Je ne dévoilerai rien qui puisse gâcher le plaisir de celles et ceux qui n’ont pas encore lu La vie secrète des écrivains, mais quelle audace ! J.K. Rowling avait déclaré avoir pleuré toutes les larmes de son corps en tuant Sirius Black à la fin de L’Ordre du Phénix, mais en dépit d’une introduction en grande pompe dans Le Prisonnier d’Azkaban, elle n’avait jamais daigné vraiment hisser ce personnage au rang des incontournables : en le reléguant chez lui comme un malpropre, elle en avait fait une sorte de happy random un peu tristoune… Rien à voir avec ce que Guillaume Musso ose ici, avec un aplomb stupéfiant !

Alain TIMMERMANS
Francis Rissin / Martin Mongin. – Tusitala, 2019
Voilà ce qui s’appelle un « ovni littéraire » ! Controversé, encensé, vilipendé, lui reprochant des approches trop extrêmes politiquement parlant, lui reconnaissant une valeur de critique sociale aspergée d’acide, le livre oscille entre l’oeuvre d’un « génial facho » ou « d’un singulier révolté ».
L’auteur, la quarantaine, est professeur de philosophie, ce qui peut expliquer peut-être le côté fumeux, mystérieux à outrance de l’histoire.
En 11 parties inégales, l’auteur nous entraîne dans le sillage d’un certain Francis Rissin, personnage énigmatique dont on vient assez vite à douter de l’existence réelle. Car si tout le monde a vu les affiches qui proclament son patronyme (sans en dire beaucoup plus), personne ne semble jamais l’avoir rencontré directement ; au mieux, on en a entendu parler par le biais d’un réseau de gens épars. Qui serait-il ? Un patriote exaspéré, le Président de la République, Dieu ? Autant d’icônes qui façonnent une personnalité ambivalente. Les chapitres, s’ils sont capables d’instaurer une lecture agréable tout en variant les thèmes (texte scientifique, roman policier, autobiographie, fresque historique,…) ne construisent aucune unité. Rien ne semble tenir la route. Tout finit par s’entrecroiser dans une cacophonie déstabilisante qui nous amène à penser que l’auteur se f… carrément de notre tête.
Mais faut-il être un génie pour construire une telle œuvre gigogne ! Les sujets qui émanent des chapitres vont du poujadisme à l’attrait pour un pouvoir fort, du délire patriotique aux relents nationalistes, de la réflexion politique à l’apologie de l’extrême-droite. Et si Francis Rissin était le Messie moderne, l’incarnation d’un être qui a tout compris de notre époque et qui est en passe d’en prendre le contrôle, pour le bien réel du plus grand nombre ?
Je suis partagé par cette lecture (dont j’ai même rêvé durant quelques nuits). A côté du dynamisme de l’écriture, on déplore les cassures narratives ; à côté d’une provocation parfois jouissive (le texte contient quelques pépites dénonciatrices et de visions lucides de la société française actuelle), on oscille entre la justification de l’extrême-droite et sa critique acerbe et nauséeuse. Mongin a certainement voulu rendre compte du brouillard et de la pantomime vacillante qui entoure la chose politique et ses représentants : serions-nous prêts, aujourd’hui, à suivre les individus les moins recommandables, les plus populistes, les plus retors et dangereux afin de retrouver une légitimité citoyenne qui fait si cruellement défaut (le parallélisme avec un certain Donald est limpide) ?
Peut-être. En tout cas la question a le mérite d’être posée au travers de ce livre vaporeux, multiformes et à la saveur de scandale, qui fait penser aux œuvres aussi énigmatiques de Jorge Borgès, ou Italo Calvino.
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