Biblivores – Février 2017

|

Jennie Jasinski

mémoire embrunsLa mémoire des embruns / Karen Viggers. – Le Livre de poche

Sur l’île de Tasmanie, Bruny est une langue de terre balayée par les vents puissants, dominée par un phare où Mary, son mari et leurs trois enfants ont passé leur vie.

Mary, à présent âgée et malade, se remémore sa vie. Elle nous confie une histoire bouleversante, de perte et de non-dits, sur fond de nature sauvage, envoûtante. Ce roman est une promesse d’évasion et d’émotion.

Car un lourd secret pèse sur la conscience de Mary. Ses enfants se sont éloignés : sa fille, ne comprend pas le désir de la vieille dame de s’isoler de la sorte et tente de raisonner ses frères de la ramener sur la vraie terre ferme. Seul Tom, si différent des autres, accepte d’accompagner sa mère dans ce périple. Lui-même souffre après une expédition en Antarctique qui a balayé sa vie d’avant, mariage compris.

Entre retrouvailles, doutes et évidences, la dame va tout tenter pour trouver une sorte de rédemption.

Ecrit simplement mais faisant la part belle aux sentiments, ce texte ne m’a pas laissée intacte. Un livre qui comptera.

Lisette Lisens

Irezumi / Akimitsu Takagi. –

Biographie

IrezumiAkimitsu Takagi est né le 25 septembre 1920 à Aomori, au Japon.

Il est décédé le 9 septembre 1995.

Il a été formé à l’Université de Kyoto.

Bibliographie

Irezumi 1951

Honeymoon to nowhere (La lune de miel à nulle part) 1965

House of spell (Maison de charme) 1970

The Informer (L’informateur) 1971

Synopsis

Tokyo 1947. La ville peine à se relever des destructions de la guerre.

On fait connaissance de la belle Kinué, maîtresse d’un chef d’entreprise et courtisane. Elle participe à un concours d’ Irezumi – tatouage traditionnel du corps (à l’instar des Yakuza) – qui transforme celui-ci en œuvre d’art vivante.

Son corps ou du moins des morceaux du corps sont découverts, dans une salle de bain fermée de l’intérieur et sans issue, par un vieux professeur, surnommé Docteur Tatouage, collectionneur de peaux tatouées et le jeune Kenzo Matsushita dont le frère est un haut policier gradé.
Le tatouage de Kinué s’appelait Orochimaru (le sorcier chevauchant le serpent de la légende).
Kinué avait une sœur jumelle dont le tatouage s’appelait Tsunadehimé (qui chevauchait un escargot géant) et un frère aîné orné de Jiraya (qui manipulait un crapaud géant).

Tous trois ont été tatoués par leur père, tatoueur traditionnel réputé. Mais il est difficile de comprendre pourquoi il a représenté cette malédiction tirée de la mythologie japonaise sur ses enfants.

En effet, le légende dit : « Le serpent engloutit la grenouille (crapaud), la grenouille gobe la limace (escargot), la limace dissout le serpent ».

Plusieurs pistes se présentent mais dans la plupart des cas débouchent sur un nouveau meurtre.

Il faudra l’aide d’un jeune médecin légiste Kyosuke Kazimu au sens de l’observation et d’analyse aiguisés pour mettre les policiers sur la bonne piste au milieu d’un imbroglio de suspects possibles

Critique

Depuis Double assassinat dans la rue Morgue de Poe – L’assassinat du canari et

Le chien mort de SS. Van Dine ou l’œuvre de Dickson Carr (Le chapelier fou – La maison du bourreau – Les meurtres de la Licorne…) ou Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux, les romanciers n’ont de cesse de mettre au défi la matière grise de leurs lecteurs à travers des énigmes en apparence insolubles.

Chez les Japonais, Mushitarô Oguri a fait de même avec son chef d’œuvre : Le crime parfait.

Dans ce polar publié en 1951, l’ Irezumi, à savoir l’art traditionnel du tatouage intégral, est au cœur de l’intrigue. Cette pratique était interdite au Japon surtout après la guerre (l’interdiction a duré environ 80 ans).

Les tatoueurs étaient tous dans l’illégalité et réfugiés dans l’arrière-salle d’un café, d’une taverne ou d’un magasin…

Il faut aussi savoir que tous les tatoués ne sont pas des Yakuza et que cette pratique intrigue, fascine et a un relent sulfureux.

Qu’on adhère ou pas, certains sont vraiment superbes et représentent des heures de souffrance.

Cette enquête menée un peu à la manière de Conan Doyle, donc de façon classique, nous conduit à travers les méandres d’une population essayant de se reconstruire, de retrouver un honneur perdu, partagée entre tradition et apport de modernité (il y a beaucoup de soldats américains encore présents au Japon).

J’ai beaucoup aimé le voyage dans cette enquête plus lente, au rythme tranquille mais qui n’empêche pas le suspens.
Jusqu’à la fin, on hésite à désigner un coupable et le dénouement n’en est que plus surprenant.

A lire avec plaisir, dépaysement garanti et remise en question de beaucoup d’ à priori .
Belle écriture, fluide et vraie. On a parfois la sensation de percevoir les différents parfums (nourriture ou autre).

C’est un peu comme si on participait à une partie de shôgi (échecs).

Margarete Balsiger

Bienvenue dans le Pire des mondes / Natacha Polony et le Comité Orwell. – Plon

Bienvenue pireGAFA + M, que signifie cet acronyme ? Ce livre nous parle de dictateurs purs et durs que nous avons appelés de nos voeux les plus pressants. Certains d’entre nous n’hésitent pas à passer des jours et des nuits en embuscade devant des magasins, à se piétiner les uns les autres comme des animaux, pour être les premiers à se mettre la corde au cou de leur plein gré. D’autres sans discernement sont prêts à épouser n’importe quelle cause dont on parle sur les réseaux sociaux ou dans les médias, du moment que le papier-cadeau prime sur le contenu, c’est de la pure manipulation, puisque l’école ne nous apprend plus à penser, mais à avoir « des compétences ». Pascal, Descartes, Voltaire et combien d’autres doivent se retourner dans leurs tombes. Surtout plus Un pour Tous, mais au contraire Tous pour Un. Autre exemple, récemment les Pokemons qui ont rapporté 200 millions de dollars le 1er mois à Sony ou des élections ou référendums à propos desquels les médias éludent totalement le cheminement qui fait voter oui ou non, pourquoi untel et pas l’autre. Nous sommes devenus une société d’ignares lobotomisés, de vrais lemmings mais d’un égocentrisme forcené (il est vrai que l’union fait la force et donc la désunion …). C’est l’avènement du suivisme moutonnier en toute chose. Normalisation des goûts et uniformisation des besoins, pensée unique. La sensiblerie a remplacé l’intelligence. Et vae victis se traduit en 2017 par « dans le rang, rien qui dépasse et malheur à celui qui marche hors des clous ». On n’a plus le droit de penser ou de vivre autrement, on a uniquement le droit et le devoir de CONSOMMER : GAFA + M.

En 1931 Aldous Huxley écrit « Le meilleur des mondes » et en 1949 Georges Orwell écrit « 1984 »; les tyrans modernes ont tout compris, vive l’ère du totalitarisme mou. Contrôle permanent et voire même filature digne des romans d’espionnage futuristes, mais sublime évolution pour l’humanité : avec notre consentement (le mien quand même moins que celui de la majorité). Nous vivons dans une société hyperconnectée où coexistent volonté de supprimer l’argent liquide, cartes de fidélité, puce sous la peau des employés d’une firme (vu au journal télévisé récemment, incroyable), projet du parlement européen de donner aux robots une personnalité juridique, domotique, Uber, Airbnb, Netflix, etc., tout ceci nous est présenté comme les progrès fantastiques – et inévitables – qui ont été apportés par nos nouveaux dieux les GAFA + M. Alors que la paupérisation et la violence en découlent directement et que la barbarie règne sur le net (Darknet et même sans ça c’est tellement amusant de filmer un viol en direct par smartphone interposé pour que des milliers de followers en profitent !!!). Ces changement sont apparus à partir des années 1970 de concert avec la mondialisation/globalisation, invention venue des USA et de la Grande-Bretagne. Ils sont le résultat de la domination de quelques dizaines de multinationales qui ont pris le pouvoir par le biais de l’incivisme légalisé (payer des impôts ? Jamais) et de la gangstérisation de la finance; le monde politique et l’Union Européenne ayant fait « faillite morale ». Les philosophes ont perdu face aux marchands. Steve Jobs, Mark Zuckerberg, Bill Gates, Larry Page et autres CEO : anges ou démons, bienfaiteurs ou fossoyeurs de l’humanité ? Les accords de Bretton Woods, Milton Friedman, le groupe Bildenberg, le CETA et le TTIP, Davos, etc, si ça ne vous fait pas peur, alors plongez dans ce livre, vous verrez que vendre son âme au Diable est diablement tendance. GoogleAppleFacebookAmazon + Microsoft. C’est pour notre bien !

Eric Albert

American_gothic_Dark_museum_tome_1Dark Museum : American Gothic / Scénario de Gihef et Alcante, dessin de Perger. – Delcourt.

Une BD mise à l’honneur, ce n’est pas la première fois aux Biblivores. Et celle-ci m’apparaît comme étant à part dans la production dantesque du genre. Elle réunit les ingrédients qui ont tout pour plaire à l’amateur de fantastique, de récits malsains, de mystères abominables. Et elle utilise un stratagème intelligent, puisé dans la sphère culturelle mondiale : il s’agit pour les auteurs de cette nouvelle série (« Dark Museum ») d’imaginer une histoire bien glauque au départ des ressentis face à une œuvre picturale emblématique. Pour ce premier volume, il s’agit de la célèbre peinture de Grant Wood, « American Gothic » sur laquelle deux personnes , une homme et une femme, présentent leur minois pétris de non-expression. Visiblement fermiers – une fourche centrale en témoigne – ils ont l’air de vouloir témoigner d’une certain désespoir ou d’un fatalisme éteint.

Gihef et Alcante y vont vu bien d’autres choses et c’est le résultat de leurs pérégrinations imaginatives qu’ils nous livrent ici : 1930, l’Amérique profonde, en pleine crise agricole. Une petite bourgade paysanne, présidée par un maire arrogant qui n’hésite pas à spolier ses agriculteurs, en donnant un accès prioritaire aux réserves d’eau – contre quelques billets – à une bande de romanichels, des gens du cirque… La colère gronde. Pour Epiphany, une demoiselle peu gâtée par la nature, et Lazarus, son père, les brimades ont toujours été le lot quotidien. La vie est dure, surtout quand le frère d’Epiphany est en train de dépérir, faute de nutrition correcte, là-bas, dans la ferme familiale. Le vol de nourriture n’est pas un option valable sur le long terme, et Lazarus semble bien maladroit un fusil à la main. La famine et la mort rôdent. A moins que…Un chien écrasé sur la route va donner une idée au pauvre homme prêt à tout pour nourrir les siens. Et bientôt, des disparitions mystérieuses d’êtres humains s’enchaînent …avant qu’un déluge de mort s’abatte sur le cirque local.

L’ambiance de cette BD est morbide à souhait. On passe allègrement de l’effroi au dégoût tout en savourant le côté implacable du récit et en bénissant l’esprit tordu des auteurs. C’est du nanan pour ceux qui aiment le glauque, le trash, le très politiquement incorrect, l’abject et l’outrageant.

Et on se plaît déjà à imaginer les futurs tomes à l’aune de quelques œuvres d’art propres à emballer l’imagination. « Le Cri » de Munch en première ligne…

Share on FacebookTweet about this on Twitter