BIBLIVORES JANVIER 2019

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Margarete BALSIGER

Miniaturiste / Jessie Burton. – Gallimard, 2017. – (Folio)

Au commencement, il y a « The Miniaturist », une série TV de la BBC que j’ai vue l’hiver dernier, en deux parties. La série, tournée à Leyde, a été saluée pour son ambiance, ses costumes et ses décors très bien restitués, les acteurs – comme souvent à la BBC – sont excellents.

Au Rijksmuseum d’Amsterdam, il y a une maison de poupée qui a appartenu à Petronella Oortman et Jessie Burton s’en est inspirée pour créer une fiction. Le déroulement de la série TV colle plutôt fidèlement au livre dans l’ensemble. Dès les premières lignes, ce livre m’a captivée bien que je connaisse déjà l’histoire, c’est dire comme l’écriture est belle. Si vous avez envie de lire ce roman auquel je donne 10/10, je vous conseille d’aller avant sur internet et de chercher les images de la série TV de la BBC pour voir les personnages et le cadre dans lequel ils vivent : les Provinces Unies en 1687 à leur apogée.

C’est un roman passionnant qui se passe à Amsterdam de la mi-octobre 1686 au mardi 14 janvier 1687. On y suit (Petro) Nella Oortman, jeune provinciale d’Assendelfts, âgée de 18 ans, fraîchement mariée, qui se tient seule devant la porte close de la très luxueuse maison de son mari, le très riche marchand Johannes Brandt, 39 ans. Toute l’histoire est vécue à travers les yeux de Nella. Cette demeure abrite Johannes, toujours absent, sa sœur Marin, vieille fille de 28 ans, belle mais autoritaire et froide qui régente toute la maisonnée, Cornélia, la jeune servante délurée et Otto, libéré et ramené d’une cargaison d’esclaves du Dahomey. Johannes et Marin n’ont que deux serviteurs, ce qui est très peu eu égard à leur opulence. Johannes offre à sa jeune épouse délaissée une maison de poupée copie conforme de sa désormais nouvelle demeure pour la distraire en la meublant de miniatures. Mais son nouveau foyer est rempli de secrets que Nella va peu à peu découvrir grâce aux livraisons du miniaturiste, personnage insaisissable très mystérieux. Créations merveilleuses, fascinantes mais aussi angoissantes, emballées dans un papier au verso duquel est écrite une phrase sibylline, elles sont livrées sans être commandées, telles les pièces d’une énigme que Nella doit déchiffrer. En l’espace de trois mois, Nella aura définitivement quitté l’innocence de son enfance campagnarde et sera devenue…il faut lire le roman pour le savoir.

En lisant, on est transporté dans un autre monde. En 1686, les Hollandais pour diverses raisons ont supplanté toutes les autres puissances européennes (Anglais, Allemands au Nord, Italiens et Espagnols au Sud, sans oublier les Français) qui se disputaient la domination du monde sur les mers et la terre. Ils vivent leur siècle d’or. Eux et leur capitale Amsterdam règnent à travers leurs marchands aventureux et sans peur, leurs guildes puissantes, leurs administrateurs civiles et leurs pasteurs, tous présents dans le roman. Bien qu’étant dans une nation novatrice et de grande tolérance, le puritanisme n’est pas du tout absent du livre, au contraire, il y est omniprésent. Une grande rigueur morale et religieuse dictaient la vie quotidienne des gens et assurait une cohésion forcée de la société.

Eric ALBERT

Anatomie de l’horreur / Stephen King. – Albin Michel, 2018. – 624 pages. – 24,90 €

Tombé dans la marmite

Alors qu’il n’avait encore écrit que trois romans publiés (Carrie, Salem et Shining), Stephen King, à la demande de son éditeur, a entrepris la rédaction d’un ouvrage documentaire sur son thème favori : l’horreur.

On pourrait penser l’entreprise présomptueuse de la part d’un novice de la littérature mais n’oublions pas que King est avant tout un professeur de lycée, donc qu’il a étudié la littérature et qu’il a toujours eu un appétit insatiable pour la lecture, dévorant pratiquement tout ce qui lui est tombé sous les yeux.

Les fans savent aussi que son enfance, difficile et chaotique, entre désertion du père, déménagements incessants et misère ambiante, a été bercée par le cinéma et la télévision.

L’intérêt conjugué pour ces trois vecteurs l’ont facilement mis en présence du genre horrifique – sans oublier la découverte d’une vieille malle appartenant à son père et contenant des pulps bien sanguinolents -.

On comprend dès lors mieux comment le jeune Stephen Edwin King s’est construit un solide bagage dans le domaine qu’il n’a, depuis lors, pas cessé d’exploiter.

La masse de l’ouvrage (six cents pages en caractères serrés) suffit à se rendre compte de l’ampleur de l’étude et du sérieux du propos.

Si on affectionne le genre horrifique, bien souvent, on passe au-dessus des considérations telles que les règles à respecter, les thèmes à traiter, les ficelles à utiliser. Non, ce qu’on recherche, c’est le frisson de la peur, le vertige de l’absolu, la noirceur des ténèbres. C’est là l’effet premier recherché par tout auteur qui se respecte. Or, à la lecture de cette anatomie de l’horreur, on prend la mesure des fondations historiques, littéraires, sociologiques et surtout psychologiques du genre.

Fondations et empire

King distingue quatre archétypes de l’horreur : le loup-garou, le vampire, le fantôme et la créature. Ce sont les tétons auxquels s’abreuvent la majorité des récits (leurs déclinaisons sont sans cesse recréées par l’imagination des faiseurs d’histoire). La monstruosité a toujours fasciné (il suffit de voir la réaction des gens devant des phénomènes de foire ou tout simplement pour les individus hors normes ou affublés de tares ou stigmates quelconques) et si une histoire se construit autour de la monstruosité, se double d’un côté sensuel et jette un œil du côté de la psychologie et de ses tortueuses applications, il y a fort à parier qu’elle fera un carton auprès des lecteurs. Nous lisons et regardons des récits d’horreur pour oublier les véritables horreurs de la vie, prétend le Maître de Bangor. Soit. Le commerce ne peut être que florissant, bien davantage encore auprès des adolescents, ces créatures en pleine transformation physique, aux prises avec l’instinct sexuel naissant et peu assurés dans un monde contraignant, normatif et terriblement angoissant.

La littérature d’horreur est subversive : elle démarre d’une situation normale, convenue, où tout est logique, raison et routinier (dimension apollinienne) puis arrive le moment de cassure qui amène le chaos et bouleverse les données (dimension dyonisiaque). A la fin du récit, l’ordre semble rétabli même si certaines choses, parfois anodines, conservent ce vernis de mystère, de félure dans le réel)

King reconnaît user d’un procédé éprouvé pour captiver ses lecteurs : il cherche à les effrayer et use pour ce faire de la terreur (on ne voit rien derrière la porte fermée), puis emprunte le sentier de l’horreur (la bête se dévoile, les repères se liquéfient) avant de finir, si besoin est, par la répulsion (du sang, des boyaux, de la rate et du cerveau!).

Même s’il affirme que « l’horreur est, indépendamment de toute définition », tout son ouvrage va s’articuler autour de l’étude du genre par le prisme du cinéma, de la télévision et de la littérature.

Une lecture entre les lignes bien peu nécessaire

Paradoxalement, et peut-être est-ce dû à sa formation, c’est le long chapitre sur les livres d’horreur qui apparaît le plus fastidieux. Car, même s’il s’en défend (« je laisse le travail de défrichage en profondeur à ces pharmaciens de la créativité qui n’ont de cesse que chaque histoire (…) ne soit déshydratée et enfermée dans un bocal »), l’auteur décape un bon nombre de romans emblématiques (L’Exorciste, Un bébé pour Rosemary, la maison d’à côté, Maison hantée, Ghost Story L’Homme qui rétrécit, L’Invasion des profanateurs de sépultures, la Foire des ténèbres) et explique à l’envi tout ce qui fait leur unicité par le passage en revue de leur inspiration, de leur construction, de leur dimension psychologique et ce, exemples tirées des oeuvres à l’appui.

L’exercice revient à démonter entièrement une superbe voiture pour en analyser ses différents composants mécaniques (voire électroniques).

Mis à part ce chapitre 9, l’étude de Stephen King est un passionnant voyage truffé de références, de découvertes et de surprises, enrobé par un humour souvent noir , une langue qui oscille entre la didactique et la vulgarisation poussée à l’extrême (l’auteur ne se privant pas de d’interpeller le lecteur par-delà les pages!).

L’admiration pour les histoires de l’homme de nos nuits blanches se double d’une fascination pour l’érudition sans faille ni limite de l’auteur de « Ca ».

Une envie d’encore

On aurait aimé que King poursuive son laïus en nous entretenant sur l’évolution du thème de l’horreur au-delà des années ‘80. Car l’étude ne prend en compte que la période 1950-1980. Et ce ne sont pas les deux préfaces, ajoutées à cette nouvelle édition (une première est parue en 1995 aux Editions du Rocher) qui sont à même d’assouvir notre appétit. Depuis 1980, le genre a explosé les frontières, les thématiques et nous a offert de fabuleux cauchemars (Cronenberg, Scott, Craven, Carpenter, Cunningham, Raimi et autres Del Toro ou Burton) pour le cinéma ; Barker, Simmons, Masterton, Rice, Brussolo, Hill, Brite et jusqu’aux récents Cutter et Boone – deux pseudos diablement efficaces!- en littérature).Peut-être que King nous gratifiera de ses connaissances et avis sur la question entre deux nouveaux romans.

C’est tout le mal qu’on nous souhaite.

Claudy JALET

Patti Smith : Dévotion. – Gallimard. – 151 pages

L’auteure

Essentiellement connue en tant que chanteuse et icone du mouvement punk rock des années 70, Patti Smith s’est toujours ouverte aux arts. La photographie via son sulfureux compagnon des débuts, à savoir, Robert Mapplethorpe, la poésie via son amour pour Rimbaud et Paris… Et l’écriture qu’elle a souvent voulue proche d’une biographie avec ses états d’âme. Comme en témoigne ses trois derniers ouvrages : Just kids, Glaneurs de rêve, M Train.

Le livre

Il se décompose en trois parties. Dans la première Patti vient en France pour faire la promotion d’un livre (M Train je suppose). Elle en profite pour retourner sur des lieux qu’elle avait découverts avec sa sœur alors qu’elles n’étaient que deux jeunes américaines en voyage à Paris. Après avoir terminé ses obligations envers son éditeur Gallimard, elle prend le train pour Ashford en Angleterre pour se recueillir sur la tombe de Simone Weil (à ne pas confondre avec Simone Veil !) philosophe décédée à l’âge de 34 ans.

Dans la seconde partie, nous avons droit à une véritable histoire dramatique romancée. Elle nous conte l’histoire d’une jeune fille qui va fuir l’Estonie en ébullition et se découvrir une passion pour le patinage artistique. Entre cassure familiale et désastres amoureux cette fille va vivre un destin singulier.

Le livre se termine par un voyage vers Lourmarin et la maison d’Albert Camus. Suite à l’invitation de la fille de l’écrivain elle va pouvoir découvrir les lieux de vie de Camus mais surtout tenir en main « Le premier homme » son livre inachevé.

Il va sans dire que ce livre, contenant de très belles photos en noir et blanc, s’adresse aux personnes intéressées par la carrière musicale de Patti et qui veulent encore en savoir un peu plus sur cette artiste vraiment unique. Pour l’avoir vu plusieurs fois sur scène, j’aime autant vous dire que j’en fais partie.

Bernard Malamud : Le commis. – Rivages. – 302 pages

L’auteur

Fils d’immigrés juifs russes, Bernard Malamud est décédé aux Etats-Unis en 1986 à l’âge de 72 ans. Lauréat du Prix Pulitzer et de deux National Book Award, Malamud est considéré comme un des représentants majeurs du roman typiquement américain. « Le commis » est son second livre, il est paru en 1957 mais les éditions Rivages ont entrepris, depuis 2015, la réédition de toute l’œuvre de l’écrivain. Pour compléter ces informations signalons que le Time a nommé ce roman dans « Les 100 livres du XXème siècle ».

L’histoire

Elle va se situer presque entièrement dans un immeuble et surtout dans une épicerie, tenue par une famille juive, d’un quartier pauvre de Brooklyn. Alors que la situation financière du commerce est loin d’être florissante, l’épicier est agressé et blessé par deux hommes. Quelques temps plus tard, un jeune italien vient proposer son aide pour tenir le magasin…

Autour de l’histoire de cette famille (le père, la mère, leur fille et le commis) vont se greffer les vies et les destins d’une dizaine d’autres personnages. D’autres familles de commerçants, des représentants de commerce, un inspecteur de police… Tous des êtres qui connaissent le pire, le tragique, les souffrances. Tous semblent résignés sur leur sort et tous semblent avoir une aptitude à endurer le pire. La courte scène où le commis va suivre un ivrogne jusqu’à son domicile pour récupérer de l’argent dû à l’épicier est bouleversante. A pleurer. Même s’il y a des injustices, la loi du talion est absente. La résignation est toujours là. Et l’identité juive aussi : on ne se mélange pas aux autres. On vit près d’eux dans le respect mais on se marie entre nous !

Souvent, en peu de phrases, l’auteur fait avancer l’histoire de façon étonnante mais il est surtout maître dans sa capacité à nous faire ressentir les émotions, la détresse des personnages. On se sent très proches d’eux. Comme si nous étions assis dans un petit coin assombri de l’épicerie, dans la chambre du commis, sur le trottoir face au commerce ou caché derrière un arbre du parc à épier les protagonistes. L’auteur ne s’attarde pas sur des détails descriptifs de lieux, il fouille l’âme et les pensées des personnages et on se sent tellement proches d’eux. Parfois jusqu’au malaise. On a mal avec eux et pour eux. On se sent triste puis heureux quand une éclaircie se dessine… Mais elle se fait souvent attendre.

J’ai adoré ce livre parce qu’il m’a inséré dans une formidable histoire et m’a permis de vivre une dizaine de destins.

Lisette LISENS

Macbeth / Jo NESBØ. – Gallimard, 2018

Synopsis

Dans cette histoire, pas d’Inspecteur Harry Hole. Le personnage principal est Macbeth qui, comme le héro de Shakespeare, est prêt à tout écraser pour arriver au sommet.

Nous sommes dans une ville où les usines ferment les unes après les autres, plongeant les habitants dans la pauvreté. Et ceux qui ont eu « la chance » de travailler plus longtemps se voient rattrapés par la maladie et la mort.

Même Bertha, la locomotive située devant un des casinos, l’ Inverness, est à l’arrêt définitif.

Des bandes de motards s’affrontent, à savoir les Norse Rider et les hommes de Hécate, chaque clan essayant d’avoir la main-mise sur le trafic de drogue, notamment le bouillon et le Power.

L’autre casino, l’ Obélisque, représente une concurrence pour l’ Inverness dirigé par Lady, la femme de Macbeth.

Au départ, Macbeth rêve de relancer l’industrie, de fournir du travail à tous pour qu’ils aient une vie décente, voire redémarrer Bertha.

Pour ce faire, il doit éliminer les bandes de motards et surtout le trafic de drogue.

Seulement lui aussi se laisse attirer par les « sorcières » du bouillon, puis du Power.

Sous l’influence de Lady, il commence à éliminer les pions qui le gênent dans sa montée vers le pouvoir.

Il se voit d’ailleurs très bien arriver à la tête de la ville en tant que maire alors qu’en réalité, c’est une descente vertigineuse vers l’enfer de la drogue.

D’homme intègre, Macbeth, rejoint par ses anciens démons, vire de plus en plus vers la folie, ne sachant plus distinguer les amis des ennemis et éliminant à tout va !

Tragédie moderne noire de chez noir qui n’est pas sans laisser des traces chez le lecteur.

Critique

J’avoue que j’ai eu des difficultés à entrer dans l’histoire. Beaucoup de personnages, souvent trompeurs, troublent la lecture au début.

Polar sombre, brutal, sanglant… On se pose pas mal de questions sur le monde politique, policier ou celui des casinos.

De mensonges en tromperies, de relations équivoques à la poursuite de la réussite à n’importe quel prix, j’avoue que c’est déstabilisant même s’il y a bien longtemps que je ne crois plus au monde des Bisounours !

En lisant le roman, j’ai retrouvé pratiquement tous les parallèles avec le Macbeth de Shakespeare.

Les personnages portent les mêmes noms et ont les mêmes désirs de pouvoir ou de vengeance.

Les différentes classes sociales sont très marquées d’autant que la fermeture de la plupart des usines de la ville a précipité des familles entières à la rue, poussant à la prostitution et surtout à l’usage des drogues, bouillon ou Power (c’est les sorcières, la magie qu’on trouve dans l’œuvre de Shakespeare). Le peu qu’il leur reste, ils le dilapident dans les casinos dans l’espoir de toucher le jackpot !

Mais on est aussi face à divers types d’intelligence, celle rationnelle de Duff ou celle plus intuitive de Lady.

Macbeth poursuit au long du récit sa montée en puissance et en pouvoir mais aussi sa descente aux enfers, à la folie !

On pourrait d’ailleurs faire un parallèle avec certains dirigeants actuels.

 

Il faut cependant reconnaître à NESBØ un sacré talent pour avoir revisité ce classique à sa sauce.

Ça tient bien la route même si parfois j’ai dû m’accrocher pour supporter le machiavélisme de Lady, très certainement issu de sa propre folie.

Le froid norvégien se fait sentir dans l’écriture, se faufilant dans toutes les fissures, nous glaçant parfois d’effroi.

Catherine LHEUREUX

La Sorcière / Camilla Lackberg. – Actes Sud, 2018

Fjällbacka, Suède. Nea, une fillette de quatre ans, a disparu de la ferme isolée où elle habitait avec ses parents. Son corps sans vie est découvert dans la forêt, à l’endroit précis où la petite Stella, qui habitait la même ferme, a été retrouvée assassinée trente ans plus tôt. Avec l’équipe du commissariat de Tanumshede, Patrik Hedström mène l’enquête tandis que son épouse, l’auteur Erica Falck, prépare un livre sur l’affaire Stella. Les deux histoires tragiques semblent d’autant plus liées que Marie et Helen, les coupables du meurtre de Stella – à l’époque, deux jeunes filles de 13 ans qui avaient avoué avant de se rétracter – se retrouvent ensemble à Fjällbacka pour la première fois depuis cette époque lointaine. Et comme par hasard, la fille de Marie et le fils d’Helen ont fait connaissance et semblent désormais tout aussi inséparables que l’étaient leurs mères respectives dans leur jeunesse. Tout se passe comme si une malédiction continuait d’agir à travers eux, pour le malheur de toute une communauté…

Voilà le pitch de ce roman, mystérieux et alléchant, tel que je l’ai découvert en quatrième de couverture et dans les commentaires des quelques (très rares) personnes qui ont aimé le dernier opus de Camilla Läckberg, dans la série des enquêtes d’Erica Falck. C’est vrai que pour les fans – et ils sont nombreux – la sortie d’un nouveau roman dans une suite que l’on aime est toujours un grand événement, mais cette fois, la qualité n’était pas du tout au rendez-vous et l’atterrissage a été très rude.

En réalité, tout se passe comme si le talent et l’imagination de l’auteure suédoise se trouvaient dilués dans ces 600 pages où l’on ne trouve rien de nouveau. Je ne vais pas me joindre aux loups qui hurlent à la mort contre la répétition des mêmes schémas par les écrivains, mais ici, c’est vraiment flagrant, et malheureusement c’est aussi vraiment raté. Dire que le niveau a baissé serait un doux euphémisme… Tandis que je lisais, je ne pouvais me défaire de l’impression désagréable que Camilla Läckberg, en proie à un cruel manque d’inspiration, avait rassemblé tous les thèmes des neufs premiers romans de la série et les avait mixés plus ou moins grossièrement pour en sortir cette Sorcière, qu’elle a ensuite tenté de faire coller à une ancienne histoire de femmes persécutées au 17e siècle dans cette région de Suède. Et la rustine destinée à assurer la liaison entre le passé et le présent est si artificielle que cela en devient désespérant… Je suis historienne de formation et je me perds régulièrement dans les profondeurs des dépôts d’archives : je peux comprendre qu’on s’enflamme de passion pour l’une ou l’autre trouvaille exhumée de registres à moitié moisis, mais il y a un moment où il faut se résoudre à retomber un peu. On ne peut pas tordre à plaisir tout ce qui nous tombe sous la dent sous prétexte d’un coup de cœur.

Le second gros problème de ce roman, c’est la traduction. D’accord, Camilla Läckberg écrit dans sa langue maternelle et, quand on n’est pas capable de lire le suédois dans le texte, on se rabat sur une traduction. Théoriquement, les éditeurs qui ont pignon sur rue disposent de toutes les ressources nécessaires à la création d’un texte de qualité. Jusque là, je n’avais rien relevé de particulièrement alarmant, en dépit de certains considérations négatives émises sur Internet par quelques lecteurs grincheux. Mais avec La sorcière, la situation est dramatique : je pèse mes mots, parce que je n’ai pas l’habitude de râler pour râler… La maison d’édition est-elle à ce point en difficulté pour s’être passée des services de traducteurs professionnels ? Un petit coup d’œil suffira à vous convaincre qu’on s’est sans doute contenté d’entrer le texte dans Google Translate…

En conclusion, c’est une énorme déception, mais aussi l’espoir que Camilla Läckberg retrouvera le feu sacré pour l’écriture de son prochain roman.

Les secrets de Faith Green / J.-F. Chabas. – Casterman, 2012

Quelle poisse pour ce pauvre Mickey ! L’appartement de ses parents à Brooklyn n’est pas très grand, mais depuis le départ de son frère aîné pour l’université, il dispose de la chambre pour lui tout seul… Une vraie joie pour un garçon de 12 ans sauf que le lit vide va bientôt avoir une occupante, et non des moindres : Faith Green, l’arrière-grand-mère de Mickey, une dame de 88 ans que le garçon connaît à peine.

Une simple visite ? Oh, non : Faith Green a décidé de quitter le Montana – où elle a toujours vécu dans sa maison isolée près d’un bois – pour venir à New York, chez sa petite-fille, pour y mourir, dit-elle. Voilà qui est réjouissant !

A quoi ressemble-t-elle donc, cette pauvre petite dame prête à vivre ses dernières heures ? La voici à son arrivée à New York :

« Il y a des vieux qui ont l’air de vieux, et c’est tout : on ne peut pas les imaginer autrement, le cerveau n’arrive pas à faire fonctionner la machine à remonter le temps. Il semble qu’ils ont toujours été comme ça. Il y en a d’autres qui gardent sur leur visage le souvenir vivace de la jeunesse. Comme si les années n’avaient pas tout à fait réussi à vaincre leur énergie. Faith Green ressemblait à une jeune fille qu’on aurait déguisée en vieille dame. Lorsque mes parents et moi sommes allés la chercher à la station de car – elle avait fait trois jours de voyage – , je m’attendais à trouver une espèce de débris chevrotant, à peine capable de tenir debout. Elle a sauté du marchepied – je dis bien sauté – et a promené ses yeux gris sur les quelques personnes présentes avant de nous apercevoir. Elle était plus grande que ma mère, son visage était creusé de rides qui paraissaient dues à la vie en plein air plus qu’à son âge. La première pensée qui m’est venue, c’est qu’elle n’avait pas l’air commode » (p.10-11).

Le ton est donné et toute l’histoire va se poursuivre sur le même rythme : celui de l’étonnante vitalité de Faith Green. Pensez donc ! Couchée très tôt, levée à l’aube, pestant contre tout, parcourant chaque jour plusieurs kilomètres à pied à travers New York… Et inutile de la mettre en garde contre les dangers de la grande ville : la bonne dame est armée d’un revolver de western qu’elle trimballe dans son sac à main, partout avec elle.

Ce qui va surtout fasciner Mickey, ce sont les quatre carnets que son arrière-grand-mère a amenés avec elle du Montana : son journal intime, qu’elle tient depuis son 10e anniversaire en 1920. Lentement, les sentiments du garçon envers son aïeule vont évoluer, au fur et à mesure qu’il avance dans sa lecture : d’abord simplement indiscret, puis réellement curieux, Mickey finit par ressentir pour elle un intérêt sincère qu’il ne peut manifester ouvertement, puisqu’il prend soin de replacer chaque fois les carnets à leur place, dans la lourde valise. C’est que la personnalité de Faith Green ne favorise pas non plus les épanchements de ce genre.

Et dans le journal que Faith a tenu jour après jour, c’est tout un pan de l’histoire des Etats-Unis pendant les années 1920 qui défile sous les yeux du jeune Mickey, des beaux quartiers de Chicago aux forêts du Montana, de la vie facile à la déchéance, de l’honnêteté au trafic d’alcool, en pleine prohibition. Bientôt, Mickey sent qu’il pourrait se rapprocher de son arrière-grand-mère, mais voilà qu’elle change d’avis et décide de retourner dans le Montana. Mais il reste encore à Faith Green quelques secrets enfouis trèq profondément, de ces secrets qu’on ne livre pas aux pages d’un carnet intime…

Une histoire touchante, pleine de finesse et dépourvue de toute espèce de mièvrerie : une qualité rare dans les romans pour jeunes et qui doit beaucoup au choix judicieux de l’auteur. En effet, Jean-François Chabas réussit un coup de maître en plaçant face à face un garçon de 12 ans et son arrière-grand-mère, pour une confrontation qui va à l’essentiel sans fioriture, mais avec beaucoup de sensibilité.

A placer dans toutes les mains, jeunes et moins jeunes, pour une rafraîchissante bouffée d’oxygène.

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