BIBLIVORES JUIN 2019

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BIBLIVORES

JUIN 2019

ALBERT, Eric

My absolute darling / Gabriel Tennant. – Gallmeister, 2018. – 464 pages. –

Julia Alveston, surnommée Turtle, 14 ans, vit avec son père dans une maison isolée sur la côte nord de la Californie. Orpheline de mère, elle a grandi tant bien que mal, élevée « à la dure », dans des conditions de dénuement et dans un climat d’amour-violence qui lui ont façonné une personnalité effacée, mutique et méfiante. Elle n’a cependant pas son pareil pour parcourir les bois environnants, tirer profit de la nature et utiliser des armes à feu.

A l’école, bonne dernière, elle attire la sympathie d’un de ses professeurs, Anne, qui décèle en elle un malaise lui laissant supposer une certaine maltraitance paternelle.

De fait, Martin, le père, qui ne s’est jamais remis de la mort de son épouse, végète dans un monde qu’il s’est créé. Alcoolique et violent, il voue à sa fille, « son amour absolu », une passion qui dépasse les limites de la bienséance. Il considère Julia comme sa possession et il ne tolérerait pas qu’elle se soustraie à son autorité,…dans tous les domaines.

Or, lors d’une escapade dans la nature, elle rencontre un groupe de garçons perdus. En les aidant à retrouver leur chemin, elle se lie d’amitié avec un certain Jacob, le fils d’une femme exploitant un salon de sensualité.

Lorsque Martin découvre le début de liaison que sa fille entretient avec le jeune garçon, il entre dans une colère folle et la bat à l’aide d’un tisonnier. Témoin des blessures de Turtle, son grand-père, qui vit reclus dans une caravane miteuse non loin de chez elle, tente de faire entendre raison à son fils. Il faut qu’il cesse d’élever sa fille de cette façon. Mais le grand-père est saisi d’une attaque et meurt.

Peu de temps après, Martin disparaît, laissant Turtle livrée à elle-même. Lorsqu’il revient, c’est affublé d’une autre petite fille, Cayenne, sortie d’on ne sait trop où. Turtle assiste à la lente prise de domination de martin sur sa protégée et, même si au départ Turtle n’accepte pas sa présence, elle finit par endosser le rôle de protectrice de la petite fille.

Face à la violence omniprésente et à la perversité de son père, Turtle n’a pas le choix : elle doit s’extraire du marasme dans lequel elle vit. Quitte à parvenir aux pires extrémités.

Voilà la lecture choc de l’année. Ou plutôt, l’audition puisque j’ai écouté la version enregistrée de ce roman. La voix de la lectrice a eu le don de me subjuguer par son ton mais aussi par l’incarnation qu’elle a su donner à chacun des personnages.

Stephen King a considéré le livre comme un « chef-d’oeuvre ». S’agissant du premier roman de l’auteur, on peut penser qu’il place ce « My absolute darling » au panthéon des œuvres majeures de la littérature toute entière !

Alors, oui, c’est un roman très addictif, âpre, violent physiquement mais aussi psychologiquement. La peinture de la « société » de l’auteur est elle-même inquiétante ; elle entre en confrontation avec le spectacle émerveillé de la nature, de ces forêts, de ces rivières, de ces champs, de cette mer qui peut devenir subitement dangereuse. La noirceur de l’homme semble ne pas avoir de prise sur l’environnement et ce contraste rend encore plus frontale la rencontre avec la violence, la perversité, la bêtise.

Ajoutez un langage résolument cru (on ne compte plus les « connasse, pouffiasse, putain ») et de très fréquentes immersions dans les pensées de la gamine – illustrant les troubles et les traumas qu’elle subit, tout en témoignant d’une intelligence raffinée. Celles-ci, introduites par les mots « elle pense » finissent par agir comme un mantra, ponctuant la lecture, la rendant plus intime, et déterminant comme des respirations qui n’entachent cependant pas l’appétit que l’auteur, par les aventures et les situations brutales qu’il imagine (passer la nuit dans une souche d’arbre évidée avec une simple toile pour se protéger ; rester suspendue à une poutre sous peine de tomber lourdement sur la lame d’un couteau ; amputer avec les moyens du bord un bout de doigt explosé par une balle ; tenter de faire du feu sur une langue de terre à l’aide de deux bouts de bois et d’une cannette de Sprite ; se résoudre à l’irréparable…) instille au cours de ces pages inoubliables.

Les émotions se bousculent : empathie, rejet, dégoût, colère, reconnaissance, attente fébrile, choc, peur, et chacune marque d’une empreinte indélébile le voyage auprès d’un auteur de talent (c’est le cas de le dire) à propos duquel on espère qu’il ne mettra pas sept nouvelles longues années avant de nous proposer son deuxième opus.

White / Bret Easton Ellis. – Robert Laffont, 2019. –
L’incendiaire auteur américain, qui a donné naissance à Patrick Bateman, l’un des pires psycho-killers de la sphère littéraire, dans son abominable « American Psycho », délaisse la prose pour nous proposer une sorte d’enquête sociétale et autobiographique dans laquelle il se plaît à dresser un portrait au scalpel de la société actuelle.
Le livre fonctionne à deux niveaux : pour les amateurs de l’auteur, c’est une formidable plongée dans les arcanes de la création littéraire et dans la construction de l’écrivain (on le suit, enfant, biberonné aux films d’horreur sous le regard démissionnaire de ses parents) ; pour les férus d’essais, il se révèle un concentré de considérations finement observées sur l’ère contemporaine, des dérives de l’internet à la sexualité en libre-accès, en passant par le politiquement correct et même l’élection de Donald Trump (pour lui, il ne sert à rien de s’en inquiéter, faut juste « vivre avec »).
Acteurs soucieux de leur image publique, manipulations des médias, victimisation-starification de la communauté gay, infantilisation assumée pour mieux contrer les déceptions et les angoisses générées par le monde moderne, critique des réseaux sociaux devenus des déversoirs de haine, déliquescence de la culture dont les vecteurs se révèlent éphémères et surfaits, Brett Easton Ellis passe à la moulinette les caractéristiques (mais aussi les poncifs) de l’époque, au gré d’un recueil d’articles publiés par ailleurs et qui, rassemblés, résonnent comme un pamphlet relativement pessimiste, au moins désabusé.
On pourra regretter le côté nombriliste et moralisateur de l’auteur ; on ne pourra pas le prendre en défaut sur sa façon de traiter ses objets, de les porter intellectuellement, enrobés dans une langue vachement addictive.
L’ouvrage se savourera davantage si on y accorde plusieurs espaces de lecture plutôt qu’une dévorante consommation. Le temps de se poser, de réfléchir, d’acquiescer ou de contester les propos. Il est un outil idéal pour exercer son esprit critique.

 

GODELET, Christian

C’est le deuxième livre de cet auteur que je dévore en peu de temps. Le précédent s’intitulait « Hier encore ». Il confirme tout le bien que je pensais de lui. Un merveilleux narrateur.
« Les roses du marais », c’est l’histoire d’un homme, Achille, qui lorsqu’il aime une femme, l’aime totalement. Il est éperdu. Malheureusement l’amour passionné qu’il offre à l’élue de son coeur est rarement partagé avec la même ardeur. Lorsque son fort sentiment amoureux est rejeté, cela le brise. Et il le signifie à sa manière à celle qu’il aime.
On suit Achille Boisseleau sur une période qui s’étale de 1935 à la fin des années 40. Pour moi, la force de Luca Tahtieazym, c’est qu’il nous rend ses personnages sympathiques. J’ai immédiatement eu de l’empathie pour le héros (quelque part, je devrais m’en inquiéter !) et pour l’ensemble des protagonistes du livre. Il en est ainsi des différentes femmes qui prennent part à la vie d’Achille, mais c’est surtout le cas pour Angus, l’homme de confiance de monsieur Boisseleau.
Le livre est divisé en quatre parties qui sont autant de points de vue. Agathe, une des compagnes follement aimées par Achille, est la première à nous faire découvrir qui est ce riche commerçant. Vient ensuite Angus, qui après lui avoir sauvé la vie, sera comme un frère pour Achille. La troisième partie est dédiée à un autre fidèle ami du personnage principal. Il s’agit cette fois de Monjhette dont la particularité est qu’il vit sur ses quatre pattes et qu’il aboie de temps en temps. Enfin, c’est Achille lui-même qui nous dévoilera un peu plus encore qui il est.
La région du Marais Poitevin est omniprésente. On est plongé dans ce terroir à une époque où la vie était exigeante et où la place de la femme était réduite. J’ai apprécié le fait que l’auteur mette sur la route d’Achille des femmes au tempérament vif et revendicateur. Cela ne lui facilitera pas la vie, bien au contraire.
Les chapitres courts rendent le récit très dynamique. Ils sont quasi tous la source d’une nouvelle information, ce qui contribue à la vitalité de la narration.
De très nombreux thèmes sont abordés avec sensibilité mais aussi avec humour et même par moments avec un certain cynisme. Ce qui n’est évidement pas pour me déplaire; je suis fan de ce qui est politiquement incorrect. Luca Tahtieazym utilise quelquefois un procédé littéraire qui met le lecteur directement en rapport avec les personnages. Ces derniers s’adressent personnellement au liseur. J’ai de temps à autre eu l’impression d’être témoin direct de l’action, d’être à côté des personnages.
Les liens entre les différents acteurs de l’histoire sont particulièrement bien décrits. Il y a une grande profondeur dans la manière avec laquelle l’écrivain met ses personnages en scène. Les sentiments sont si finement dépeints qu’on pourrait presque les ressentir.
L’amour, l’amitié, la fidélité, la loyauté, le dévouement, la vengeance, mais aussi la peur ou la colère sont les nombreux sujets traités dans le livre.
J’ai complètement accroché au style et j’ai intégralement été séduit par l’histoire.
Un petit mot également sur la couverture qui, outre le bon sentiment que j’avais eu de son livre précédemment lu, m’a encouragé à découvrir une nouvelle fois ce brillant auteur.
Très, très bon moment de lecture que je ne peux que conseiller !
Merci Monsieur Tahtieazym !

BALSIGER, Margarete

Trois mille chevaux vapeur d’Antonin Varenne 2014

Je ne connaissais pas du tout cet auteur de polar français. Quelle lacune si le reste est à l’avenant ! 

Une couverture colorée m’a attiré l’oeil : des cavaliers, cow-boys ?, sur un fond de feuilles de palmier, un titre insolite, un résumé qui sent bon l’aventure. Après l’avoir lu un coup de coeur pour un roman d’aventure qui se transforme à mi-parcours en western palpitant, roman ultra bien documenté sans tomber dans l’ennui d’un manuel scolaire. Tout au long du livre Antonin Varenne, sans en avoir l’air, nous donne un cours d’histoire magistral. C’est un maître dans l’art de planter le décor, le rythme du récit est rapide sans temps mort malgré les 700 pages. 700 pages de plaisir.

1852. Sur le pont du Healing Joy, navire faisant partie de la flotte de la Compagnie des Indes Orientales qui a déclaré la guerre au roi de Birmanie, on attend que le vent se lève. Le capitaine Wright et le major Cavendish chargent le sergent Arthur Bowman, un dur parmi les durs, de prendre 30 soldats dont 20 prisonniers pour une mission secrète sur le fleuve Irrawaddy. Un vrai jeu de massacre dès le début. Ce sera un échec. Les Birmans capturent les survivants, les torturent atrocement et après 5 années de captivité les 10 survivants sont libérés par le nouveau roi de Birmanie. Plus tard Bowman apprendra que si la mission avait réussi, on les aurait tués au retour. Un mort ne parle pas. 

1858. Bowman, alcoolique et opiomane, devenu policier à Londres dans le quartier de la Tamise, sombre dans la folie. La grande sécheresse de 1858, appelée aussi la Grande Puanteur en partie à cause de l’invention récente de la chasse d’eau, a rendu Londres invivable pour ses habitants pauvres obligés d’y rester. Le choléra dont la cause a été découverte récemment par John Snow et d’autres maladies sévissent. Un gamin des rues déjà usé par les travaux les plus rebutants laissés aux enfants et complètement bouleversé vient raconter au poste qu’il a trouvé un cadavre atrocement mutilé dans les égouts asséchés qui se jettent dans la Tamise. Bowman reconnait immédiatement la manière de torturer des Birmans et il voit un mot écrit avec le sang de la victime « survivre ». Soupçonné dans un premier temps à cause de son comportement psychotique, puis dans un second temps menacé quand il parle de Wright et Cavendish qui est l’héritier du duc de Devonshire, il s’enfuit pour mener sa propre enquête et sauver sa vie en quête de rédemption à travers la capture de celui de ses hommes, lequel ?, qui est devenu un monstre. Il retrouve des hommes issus d’un passé proche que les survivants n’arrivent pas à dépasser. Aussi bien les soldats envoyés à la mort que ceux qui les y ont envoyés. Folie et repentir les hantent les uns et les autres. Mais Bowman puise dans la traque du serial killer les ultimes forces qui lui restent pour enfin émerger du cauchemar dans lequel il survit. Et aussi grâce à la compassion d’un pêcheur charitable qui l’a secouru alors qu’il était tombé dans la Tamise.

1859. Un Bowman au compte en banque bien garni débarque à New York à la poursuite du tueur et tombe sur une grève des ouvrières du textile. La police tire, il y a des mortes. C’est ça le Nouveau Monde, la Terre Promise ? Bowman a une piste qui le fera traverser le continent pour finalement trouver un homme qu’il ne cherchait pas puisqu’il en ignorait l’existence : lui-même. On croisera au cours du roman des soldats qui ont fait la grandeur de la Grande-Bretagne que ce soit au service de la Compagnie des Indes Orientales ou de l’empire britannique et leurs chefs sans états d’âme; des enfants de Londres ramoneurs, égoutiers, voleurs, si bien décrit par Dickens; des pêcheurs de la Tamise; des Indiens; des émigrants irlandais; des mormons; des utopistes venus chercher un monde parfait; tout simplement des hommes et des femmes aussi qui tiennent un rôle non négligeable dans ce récit épique.

Le titre vient du RMS Persia de la Cunard qui gagna le Blue Riband en 1856 pour le record de vitesse de la traversée de l’Atlantique grâce à ses 3.000 CV. Peut-être que Varenne qui fait traverser Bowman sur le Persia le compare à une machine increvable.

Un roman d’aventure homérique comme on n’en écrit plus beaucoup.

QUINET LE DOCTE, Michèle

Les femmes qui lisent sont dangereuses / Laure Adler. – Flammarion 2005

Les femmes et les livres ont toujours été en phase dans l’art pictural.

Le livre de Laure Adler nous emmène, à travers les siècles, à la découverte de peintures représentant des femmes avec un livre à la main.

Car c’est un fait, les femmes aiment lire et surtout se réunir pour parler de leurs lectures. En témoignent les salons de Mme de Sévigné par exemple. Ainsi, ces femmes que les hommes croyaient sottes et faibles d’esprit trouvaient dans les livres matière à réflexion, à combat, à revendications. D’où leur dangerosité ! N’est-ce pas grâce aux femmes que les petites filles ont pu intégrer l’école ? Et que les actions sociales en faveur de la condition féminine trouvent leur origine ?

Laure Adler utilise le texte et l’image de manière exemplaire. Les mots mis en exergue répondent à la magnificence des illustrations, la mise en page soignée, léchée même, achevant de doter l’ouvrage d’une aura de respectabilité.

Livre d’image, livre de combat, livre de réflexion, livre d’histoire, livre d’émancipation,…c’est tout cela à la fois ! A lire par les femmes, pour qu’elles prennent conscience du poids historique de leur présence et par les hommes, pour, sinon les remettre à leur place, au moins relativiser quelque peu leur prétendue suprématie…

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