BIBLIVORES NOVEMBRE 2016

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ALBERT, Eric

watershipdownWatership Down / Richard Adams. – Monsieur Toussaint Louverture, 2016. – 528 pages. – 21,90 €

Lorsque les hommes commencent à ériger des murs dans la garenne, les lapins n’ont qu’une seule voie de survie : la fuite. Fyveer a pressenti le drame et il tente d’en avertir le Grand Padhi-Shâ. Mais celui-ci ne veut rien entendre. Aussi, avec son frère Hazel et quelques convaincus, Fyveer décide de pendre les chemins. La nature est belle, enchanteresse et prodigue pas mal de nourriture. Mais elle est aussi cruelle, épuisante pour les plus faibles, dangereuse à cause de ses reliefs, de ses points d’eau, de ses prédateurs du ciel comme de la terre…et surtout des vilous, les hommes, avec leurs Kataklops brinquebalants, leurs drôles de tubes blancs au bout rougeoyant, leurs machines à retourner la terre, leurs routes et chemins en fer…

Il faut à tout prix trouver un nouvel eden et seuls la ruse, l’intelligence, le courage et la force (heureusement qu’ils ont parmi eux le solide Bigwig!) pourront leur ouvrir l’accès à une nouvelle garenne sécurisée.

Au cours de leurs pérégrinations rocambolesques, les lapins devront se jouer des périls et faire face à des situations ambiguës : quel est le secret inavouable de cette garenne où il semble faire bon vivre mais qui obéit à des règles imposées par les hommes ? Peuvent-ils vraiment faire confiance à cet oiseau qu’ils ont recueilli et sauvé pour les orienter depuis le ciel ? Et quelle est la légitimité de Hazel dans le groupe ? Est-il destiné à prendre le rôle de chef de la meute, au détriment d’autres éléments à l’autorité naturelle plus affirmée ?

Si la survie passe par un habitat, elle passera aussi par la reproduction…Or, il n’y a que des mâles dans la troupe des fuyards ! Il est donc nécessaire de « se procurer » quelques hases. Et si s’introduire dans les fermes alentour, auprès de quelques clapiers prometteurs semble déjà être une expédition hautement hasardeuses et aux conséquences douloureuses, est-il vraiment pertinent de s’immiscer dans la garenne d’Effrefa, tenue de main de maître par le grand Stachys, dictateur version lagomorphe ? La félonie et la trahison s’y paient cash…

Décidément, il ne fait pas forcément bon être lapin dans la campagne anglaise.

Celle-ci ne manque cependant pas de charme, ainsi que la décrit l’auteur. Les paysages qu’il nous sert tranchent souvent avec le caractère périlleux de l’aventure. Les beautés de la nature y côtoient les pires vilenies et la mort et le sang y sont monnaie courante.

Quel enchantement ! Quel pouvoir d’évocation ! Quelle originalité. « Watership Down » est certainement le roman animalier le plus attachant qui soit !

A l’origine, cette histoire a été inventée lors de déplacements en voiture par Richard Adams ; en effet, ses enfants lui réclamaient sans cesse des récits pour passer le temps des voyages. Refusé par de nombreux éditeurs, le manuscrit est finalement accepté par une petite maison…Bien lui en a pris car l’engouement public va porter le livre aux nues, lui offrant un tirage total de plus de 50 millions d’exemplaires. Un film en sera tiré, en 1978. Et aujourd’hui, à l’occasion de la réédition de ce chef d’oeuvre, il y a fort à parier qu’une nouvelle génération de lecteurs – à partir de 10 ans – se délectera des aventures de Hazel et des siens.

Accessible aux jeunes adolescents comme aux adultes, par la grâce des niveaux de lecture qui cohabitent, le roman est construit à la manière d’un récit initiatique. On y retrouve la trame narrative des meilleurs romans de fantasy ou d’histoires de survivance. Pas étonnant à ce que certains critiques aient qualifié le livre de « Walking Dead avec des lapins ». C’est vrai qu’il y a de çà, mais pas que…

Critique sociale et politique, promotion des valeurs du courage, de l’entraide et de la confiance, « Watership Down » dresse également un portrait de l’animal « lapin », sans pour autant nous offrir un cours magistral – on reste en superficie, à un niveau moins étudié que dans la trilogie des « Fourmis » de Werber – mais on apprend quand même quelques traits éthologiques intéressants (comme la résorption des fœtus chez les femelles menacées) ; et Adams crée aussi une mythologie propre à ses créatures : le lapin noir d’Inlè qui vient caresser ses victimes avant la mort, les épopées du fameux Shraavilsha, super-héros local,…Le langage de ses protégés est souvent succulent : par exemple, les lapins font « raka », après avoir « farfalé », sous la chaude lumière de « Krik »,…

J’ai sans doute lu le livre qui me laissera le plus de souvenirs en cette année 2016. Hors des chemins battus, jamais ennuyant, répétitif ou convenu, « Watership Down » mérite tout à fait son statut de best-seller. Chapeau bas pour l’éditeur, Monsieur Toussaint Louverture, dont l’étiquette de qualité optimale n’a pas encore été prise en défaut.

Price / Steve Tesich. – Points, 2016. –

price« Noir c’est noir » chante Johnny Hallyday. Steve Tesich, auteur du remarqué « Karoo », use et abuse de cette couleur dans ce roman désespérant, pessimiste et cruel. Nous assistons à un broyage en règle de personnages déprimés à qui la vie ne fait aucun cadeau : Daniel Price, tout d’abord, jeune homme dont les illusions se diluent peu à peu alors qu’il termine son parcours scolaire. Sa mère, émigrée serbe, se démène tant bien que mal pour tenir son ménage ; son père, ouvrier, taiseux et sombre, semble un roc imperméable aux sentiments et aux émotions. L’émoi, il espère le trouver en la personne de Rachel, une jeune fille récemment installée dans la ville. Et auprès de ses copains, qui ne filent cependant pas tous un joli coton. Le seul visage souriant, c’est celui du logo de l’usine principale, qui offre l’emploi aux résidents locaux, comme la poussière et le désespoir.

Empêtré dans une sinistrose qui s’étend, Daniel Price se plaît à rêver à un monde meilleur mais ses expériences et une destinée qui semble déjà toute tracée le ramènent invariablement à une réalité sociale et sentimentale douloureuse.

On peut se demander pourquoi lire ce roman ? Même dans la veine policière ou fantastique, il doit y avoir des récits plus lumineux. Oui mais il y a quelque chose dans cette écriture qui vous lie, dès les premières pages, et également une peinture sociale qui résonne en nous. La nostalgie du premier amour, du premier « passage à l’acte », l’adrénaline qui fouette le corps durant les « mauvais coups », la croyance en l’invulnérabilité, le déplacement des limites entre le bien et le mal…Nous avons tous connu ces sensations, ces sentiments et Tesich excelle à les restituer. Personnellement, pour l’avoir vécu moi-même de près, j’ai été scotché par la description de la maladie du père de famille, un cancer, et par ses implications sur le psychisme du malade, la perte des repères sociaux, la douloureuse réalité du coût des soins, la fin, misérable.

Maelstrom d’émotions, ce roman est exceptionnel par son cadre, ses personnages, sa portée philosophique et sociale. Et s’il tapisse notre coeur de noir, c’est avec un talent et une empathie rares. L’auteur est aujourd’hui décédé. Paix à son âme. Et gloire à ses (deux) livres !

LISENS, Lisette

Le Tésor de Khan / Clive Cussler. – Le Livre de poche,

Je vous ai déjà présenté Clive Cussler mais je vous fais un petit rappel.
Il est né en 1931 en Illinois (USA).

tresor-khanAu départ, il était chasseur d’épaves avant de devenir romancier. Il est traduit dans le monde entier.
Membre de la Société Géographique Royale de Londres, du Club des Explorateurs de New York, il préside la NUMA (agence nationale marine et sous-marine américaine).

Ses derniers romans :

  • L’acrobate

  • La Horde

  • Les Tombes d’Attila

et à paraître en février 2017 : Mirage

Synopsis

L’histoire débute sur le lac Baïkal en Russie. Un bateau de pêche, transportant des scientifiques qui travaillent pour une société pétrolière, évite de justesse une vague monstrueuse de type tsunami mais appelée vague seiche.
Les scientifiques sont secourus par Dirk Pitt, travaillant pour la NUMA .

Le bateau de ce dernier est attaqué pour enlever les scientifiques et manque de couler.

Dirk Pitt décide de mener l’enquête, ce qui le conduit en Mongolie où un mystérieux magnat du pétrole veut faire renaître l’empire de son ancêtre Gengis Khan et même l’étendre.
Dirk découvre une série d’indices qui vont le conduire sur les traces d’un trésor fantastique et tenter de sauver l’équipe de chercheurs…

Critique

Il s’agit ici d’un techno-thriller.
J’avoue que ce roman de Cussler m’a un peu déçue.
Il est vrai qu’on retrouve souvent la même trame : la quête de trésors oubliés, des sauvetages à réaliser mais surtout une surenchère de castagnes, explosions… dont Dirk Pitt et son ami Giordino se sortent toujours.

J’espérais retrouver la grandeur (je vous accorde aussi la brutalité et la cruauté) de

Gengis Khan à travers les terres sauvages de Mongolie, au climat âpre et aux magnifiques chevaux galopant à bride abattue.
On en est loin avec cette surenchère de destruction de puits pétroliers et de plate-formes de ravitaillements pour gros tankers.

L’une après l’autre, ces plates-formes sont détruites par des séismes mais la régularité et la force de ceux-ci font penser à un sabotage pur et simple à l’aide d’un appareil capable d’amplifier des ondes le long de failles existantes.

Le but ? Faire chuter les réserves de pétrole, augmenter le prix du baril et avoir la main-mise sur le marché !

Cela vous rappelle quelque chose ?

Si je vous ai parlé de techno-thriller c’est dû au fait de certaines longueurs dans les explications du fonctionnement de l’appareil de von Wachter (j’espère que c’est pure invention!) qui alourdissent un roman déjà complexe par les aller-retour continuels d’un groupe de personnages à l’autre.
Quand en plus on vous parle d’une chambre anéchoïque (il s’agit d’une pièce qui ne provoque pas d’écho et dont les parois absorbent toutes les ondes sonores ou électromagnétiques – c’est ce qu’on appelle chambre sourde et il est impossible d’y rester plus de 45 minutes sous peine de déséquilibre physique et mental, voire de folie) cela devient très déconcertant et m’a amené à faire des recherches.

A moins d’être féru de technologie, j’ai trouvé cet opus un peu fastidieux.

BALSIGER, Margarete

La grande panne / Hadrien Klent. – Le Tripode, 2016. – 280 p.

grande-panneCe roman écrit sous un pseudonyme est d’abord amusant, effrayant ensuite. L’auteur entremêle une caricature peut-être pas si caricaturale que ça de la vie politique quotidienne dans les plus hautes sphères du pouvoir, une histoire d’amour déçu et l’amitié d’adolescents devenus des adultes aux antipodes les uns des autres. Un énarque reparti à zéro, devenu écrivain et qui vit à Sein, un brocanteur ex brillant étudiant devenu apprenti espion malgré lui et un dirigeant clandestin de cellule gaucho-anarchiste, terroriste raté, un peu infantile et très colérique.

Une mine de graphite explose en Italie, le nuage non toxique mais affolant de conséquences approche de la France. On décide de couper le courant et de transférer le gouvernement de crise autour du président de la république sur l’île de Sein qui bénéficie d’une centrale électrique autonome. Qu’est-ce qui se passe quand on n’a plus de courant et que l’anticyclone des Açores se fait attendre ? Outre le suivi des personnages à Sein, l’auteur nous fait suivre un patron de presse qui décide de refaire un journal à l’ancienne, avant l’informatique, quand tout était fait à la main (si. si c’était possible, difficile à croire pour les plus jeunes, mais il y avait une vie différente avec moins de loisirs mais plus d’investissement personnel avant la fée électricité et l’informatique). Il écrit chaque jour une rubrique qui décrit la vie dans les homes, les prisons, les hôpitaux, dans les transports, au travail, à la maison, dans les tours (à 36 étages), etc. C’est affolant, non seulement la vie quotidienne et le business s’arrêtent, mais il faut prendre des décisions extrêmement difficiles, des décisions de vie ou de mort et on n’y est plus habitué. Comme le dit le président : « ce n’est pas Oui-Oui dans le noir », ce serait plutôt le grand retour de Charles Darvvin. C’est un bon livre divertissant mais qui donne à réfléchir et qui pourrait servir de départ à une réflexion sur notre dépendance vis-à-vis de l’électricité et. un ex. parmi d’autres, de la pollution nocturne qu’elle entraîne de facto Certains passages sont grinçants mais tellement drôles comme la rencontre du dirigeant clandestin nostalgique et de la vielle dame hyperconnectée. A la fin « il lui en retournerait bien une, n’était son âge ».

Petits secrets, grands mensonges / Liane Moriarty (Australie) . – Albin Michel, 2016

petits-secretsJ’ai lu récemment « Le secret du mari » de LM, un bon livre qui parle des secrets qui vous explosent à la figure quand on ne s’y attend plus et des dégâts collatéraux sur l’entourage, aussi bien dus au secret qu’à sa révélation. Ce livre-ci se déroule sur 6 mois avant et 1 jour après La Soirée Quiz. Nous sommes à l’école de Pirriwee. il y a une journée d’accueil pour les maternelles qui font leur entrée. Les parents font aussi connaissance, surtout les mères mais aussi quelques pères et déjà les clans se forment, des incidents comiques ou graves ont lieu. Lors de La Soirée Quiz 6 mois plus tard un parent en tue un autre. Qui tue qui et pourquoi ? Mis à part que les enseignants ne savent manifestement pas compter et ont triplé involontairement la dose de vodka dans le cocktail, ce qui n’a pas aidé à tempérer les instincts querelleurs, comment en est-on arrivé à ce drame ? J’ai bien aimé le style du livre. D’abord le jour du drame puis retour en arrière avec des chapitres très courts qui font avancer l’histoire dans l’ordre chronologique avec à la fin de certains chapitres le compte-rendu « d’interrogatoires » (en fait des interviews). Liane Moriarty décrit très bien la vie de banlieue et de ses habitants dans un quartier économiquement mixte en train de devenir branché, les cancans qui sont le sel de la vie, les amitiés qui se nouent et les amies tellement précieuses quand tout n’est pas aussi lisse que l’image qu’on montre. Et aussi le hasard, ou le destin, qui s’invite pour perturber le cours de la vie. J’ai reconnu des personnages, des situations. Excellente lecture, la forme est légère le fond est grave. Comme le dit le policier « On n’est pas au cirque bordel. C’est une enquête pour meurtre » 2 livres qui tournent autour des secrets, Liane Moriarty aime les cocktails « rosé et arsenic ».

FELS, Jean

bas-les-masques-852238-264-432Bas les masques / Pieter Aspe. – Albin Michel, 2016

L’auteur : Peter Aspe (Aspeslag) 63 ans Prix Hercule Poirot

2)Le fond : L’auteur met en scène 3 personnages principaux :

– le commissaire Van In (grand amateur, dans l’ordre !, de « Duvel ». de cigarettes et de jolies femmes (surtout Hannelore : son épouse très sexy)

-L’inspecteur Versavel buveur de thé et gay, toujours impeccablement « nippé » Autour de ce duo improbable, il y a :

-Hannelore, jolie sexy et caractère bien trempé, épouse de Van In et substitut du procureur de Bruges.Les aventures se passent à Bruges et Blankenberghe. Cela permet à l’auteur de décrire sa ville, ses arcanes et sa vie sociale.On retrouve toute l’atmosphère breughelienne du plat pays.L’intrigue est dans la ligne des romans du genre.

3)La forme :Un bon moment pour les amateurs du Genre.

la-verite-sur-l-affaire-harry-quebertm93686La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, par Joël Dicker. – Editions de Fallois, 2014

L’auteur est né à Genève en…1985 !En 2012 : Grand prix du roman de l’Académie Française et 25ème Prix Concourt des Lycéens

2)le fond :Au mois d’août 1975, une jeune fille, Nola Kellergan, 15 ans, disparait du village d’Aurora(New-Hampshire – USA). L’affaire est classée sans suite faute d’indices et de pistes. A New-York en 2008, Marcus Goldman, jeune écrivain dont le premier roman a été un énorme best-seller et succès financier est en panne complète d’inspiration, le syndrome de la page blanche, pour son roman suivant qu’il a promis à son éditeur. Il va alors retrouver son vieil ami et ancien prof d’unif Harry Quebert dans le New Hamshire. Harry est l’auteur d’un best-seller « Les Origines du Mal » qui lui a permis de s’installer à Aurora. Marcus, malgré les conseils de son ami et ses efforts, est toujours en panne d’inspiration et rejoint New-York. Quelques jours plus tard, un coup de téléphone lui annonce que Quebert vient d’être arrêté par la police. On a retrouvé le cadavre de Nola dans sa propriété et il est accusé d’être le criminel.Convaincu de l’innocence de son ami, Marcus retourne à Aurora pour l’aider et comprendre ce qui s’est passé.

3) La forme :Si vous mettez le nez dans ce gros roman, vous êtes fichu. Vous ne pourrez pas vous empêcher de courir jusqu’à la 600ème page. Vous serez manipulé, dérouté, sidéré, agacé, passionné par une histoire aux multiples rebondissements, fausses pistes et coups de théâtre (Bernard Pivot)

DESGAIN, Bernadette

 

Chanson douce, par Leila Slimani. – Gallimard, 2016

cvt_chanson-douce_782Donc le prix Goncourt a été attribué à Leila Slimani pour « Chanson Douce » qui est une histoire policière très simple de prime abord, mais qui analyse le comportement des jeunes ménages actuels faisant face aux longues journées de travail cumulées avec l’éducation de jeunes enfants, avec en vis à vis la vie terne et un peu misérable d’une veuve d’un milieu défavorisé.

L’histoire se passe a Paris, dans un appartement occupé par une famille et ou deux petits viennent d’être assassinés. « Des les premières phrases, on plonge en eaux troubles. On sait que l’auteur est Louise, la nounou depuis plus d’un an de ces petits qu’elle a choyés, dorlotés, chouchoutés. L’histoire est donc reprise à rebours, avec une grande économie de moyens. Leila Slimani décrypte les mécanismes psychologiques et sociologiques qui mèneront à la tragédie, elle décrit cette nounou femme veuve et immature, déboussolée, mère d’une adolescente difficile, et la place en face d’un couple.maladroit qui va multiplier sans le vouloir, les signes imperceptibles de sa domination sociale. » C’est notre époque qui se révèle avec sa conception de l’amour et de l’éducation, des préjugés de classes et de cultures . Le style est sec, tranchant et le suspense est vraiment envoûtant.

Il y a des passages très doux, des promenades au parc comme nous en avons tous faites avec nos propres enfants, des jeux de cache-cache, des lectures à haute voix, des parties de déguisement qui nous enchantent. Mais il y a aussi la chambre de bonne que loue la nounou à l’autre bout de Paris et qui reste vide d’objets personnels, de chauffage l’hiver, de repas cuisinés. Deux mondes opposés séparés la nuit, cohabitant le jour.

J’ai adoré ! Même si je suis étonnée que ce fait divers fasse l’objet d’un prix aussi prestigieux que le.Prix Goncourt. Ça me donnerait presque envie d’écrire aussi un roman !!

FONZE, Bernadette

cvt_ecoutez-nos-defaites_3325Ecoutez nos défaites / Laurent Gaudé. – Actes Sud, 2016. –

Le retour de mon auteur n° 1 ! Quel plaisir de retrouver cette écriture qui m’a happée très vite. Ce nouveau roman possède une densité rare pour Gaudé : il joue en même temps sur plusieurs personnages et traite de tas de sujets tous très intéressants. Sur le thème général des guerres du passé et du présent, l’auteur nous promène à travers les âges, au bras de trois personnages (Marianne, partie en Irak afin de tenter de sauver des œuvres d’art ; Sullivan, GI qui a participé à la capture de Ben Laden…avant de devenir leader mystique en Orient ; l’agent des renseignements français qui a arrêté Kadhafi) et de trois batailles mémorables (celle qui a vu Hannibal traverser les Alpes avec ses éléphants, la guerre de Sécession, le conflit éthiopien contre le fascisme italien,…).

Laurent Gaudé nous fait comprendre que, quel que soit l’enjeu, toutes les victoires remportées par la force et la guerre sont en fait des défaites, ne fût-ce que par le nombre de personnes « sacrifiées » à la cause défendue.

L’horreur de la guerre, la solitude des leaders après le combat, les conditions effroyables de la vie des soldats, l’utopie de la lutte pour la gloire d’une nation, le massacre des œuvres d’art mais aussi, plus basiquement, l’amitié et l’amour,…toutes ces considérations, ramenées à leur expression humaniste, forment la véritable trame du livre. Il nous permet aussi de visiter des tas de pays.

La construction du texte est exemplaire : bien que l’on « saute » d’un personnage à l’autre au détour d’une page,, voire d’une ligne, la cohérence et le suivi subsistent. Au prix d’un peu de concentration, on pourra véritablement jouir de la beauté d’un texte et d’une langue ciselée et élégante.

TIMMERMANS, Alain

cvt_le-garcon_4265Le garçon / Marcus Malte. – Zulma, 2016. – 538 pages. –

Marcus malte est un auteur d’une cinquantaine d’années, venu en droite ligne du policier. Connu depuis les années ’90, il doit sa notoriété au roman « Garden », paru en 2007 et qui a reçu beaucoup de prix littéraires. Il se tourne vers le roman pur avec succès avec « Canisse » (2012), un court récit psychologique traitant de la perte, du deuil et qui traduit les sentiments avec véracité et profondeur. Son succès l’incite à vraiment jouer dans la cour des grands ; son style s’affine au fil des parutions. Il publie aujourd’hui un « grand roman, dense et long », qui vient de se voir décerner le Prix Fémina (octobre 2016) : « Le Garçon »

Jamais ce garçon n’aura de nom ; il portera les noms que les gens lui donneront. Jamais le garçon ne parlera : traumatisé par une enfance sauvage avec une mère vivant comme une bête, il ne prononcera jamais un mot…

On le suit depuis l’âge de quatorze ans (en 1908) jusqu’à sa mort en 1938. L’ouvrage se divise en cinq longues parties (les titres sont des dates), mais les chapitres sont très courts et racontent le périple du garçon parmi les hommes. Lorsque sa mère succombe, il erre à demi nu dans un coin perdu du Midi, durant des semaines. Cependant la compagnie des hommes l’attire ; c’est pour lui un attrait irrésistible. Il échoue d’abord dans un village perdu où il se heurte à la malveillance et à la bêtise. Effrayé, il repartira en pleine nature et rencontrera Brabak le lutteur des fêtes foraines. Devenu son assistant, il replonge dans le désarroi et le vagabondage quelques saisons plus tard. Vient ensuite sa rencontre avec une femme, douce, généreuse, aimante, qui vibrera avec lui durant quatre années de félicité. Il sera plongé dans la tourmente massacreuse de 14-18 qui le traumatisera pour le reste de ses jours. Condamné quasi par erreur au bagne, il finira sa vie en Amazonie, au pied de la Cordillère des Andes. Et ce comme il l’avait commencée : seul, sauvage, loin des hommes ; auto-immolé.

L’auteur défend un style personnel : « l’écriture-pensée », qui le conduit à écrire comme on pense (sauts, ellipses, raccourcis, répétitions,etc.). Cela nous vaut une expression originale – pleine d’irruptions dans le passé et le futur – qui nous transportent dans des élans confinant à la poésie, tourbillon ne manquant pas d’élégance. Le récit est faussement initiatique, il nous ramène au point de départ. Une hésitation entre la société et la solitude qui revient à la solitude, vu la bêtise du monde, tant humaine que vitale par elle-même. Nous sommes proches de Sartre, Camus, Heidegger (« Zein und Zeir »). Cependant, ce message noir reste porteur d’espoir…Notons encore que notre emblématique garçon rencontre à la suite, plusieurs univers : celui de la mise au monde (village cruel), celui du père (Brabek, le guide) celui de la mère (Emma, maman-amante), celui de la société adulte et épouvantable (boucherie sans nom de la première Guerre mondiale et travaux forcés) ; il ne trouvera la paix qu’avec les indigènes réducteurs de têtes du Matto Grosso qui l’adoptent immédiatement !! Nous restons sur une note d’indispensable esprit détaché : accueillir tout ce qui vient, le vivre le mieux possible, mais rester conscient que « …la solitude est au final la seule certitude et l’unique vérité sur laquelle l’homme peut se reposer » (p. 59)

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