BIBLIVORES Octobre 2017

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BIBLIVORES

OCTOBRE 2017

Bernadette Fonzé 

J’ai lu et apprécie différentes choses ce mois-ci. Voici quelques mots sur mes lectures favorites :

Le Chant de la Tamassee, de Ron Rash : Suite à un conseil d’Eric Albert, ce livre est le troisième que je lis de l’auteur. La Tamassee est une rivière protégée par la Wild and Scenic River Act. Ruth, 12 ans, s’y noie et son corps reste coincé sous un rocher. Dès lors, deux clans se forment : le premier, qui compte ses parents, veulent récupérer le corps. ; le second, les environnementalistes, s’y opposent. L’état naturel de la rivière risque d’être perturbé si on en venait à déplacer des rochers pour atteindre le cadavre. Ces deux factions vont s’affronter sous les yeux d’un cirque médiatique répugnant. Bouleversant !

Chanson douce, de Leïla Slimani : Prix Goncourt 2016. La nounou a tué les deux enfants dont elle avait la garde ! Dès les premières pages, le ton est donné ! Mais pas de coup de mou dans la suite. On a envie de comprendre le pourquoi d’une telle horreur.

KawakamiHeaven, de Mieko Kanakami : Nous sommes au Japon. Dans une école, deux ados sont opprimés par leurs semblables. Ce sont les véritables « bêtes noires » de la classe. Lui a un problème de strabisme, elle une apparence volontairement négligée. Une amitié profonde va naître entre eux. Ils vont essayer de supporter la violence des élèves du collège. Ce texte magnifique illustre des thèmes antinomiques tels que « douceur/violence », « amitié/haine », « pudeur/….. »

La Vie sauvage , de Thomas Gunzig : il s’agit de son dernier roman. C’est l’histoire de Charles, un bébé rescapé d’un accident d’avion, qui grandit dans la jungle africaine. A 16 ans, il est envoyé chez son oncle en Europe. Et c’est là, c’est le choc des deux civilisations. Le garçon va tout faire pour retourner en Afrique afin d’y retrouver l’amour de sa vie.Gunzig se livre – encore une fois – à une critique de notre monde actuel : réseaux sociaux, futilité des rapports humains, solitude dans un monde de……, communication…, le tout avec un humour décapant. L’auteur nous offre une vision très sombre de notre société, mais cela reste très très bon.

De l’eau tiède sous un pont rouge, de Hemmi Yo : Retour au japon. Cette histoire a été adaptée pour le cinéma. Elle est assez bizarre : une femme se remplit littéralement d’eau. Afin de l’évacuer de son corps avant d’étouffer, elle doit soit voler, soit faire l’amour ! Sa rencontre avec un jeune homme va changer sa vie. Ce dernier décide de la soigner…donc de lui faire l’amour régulièrement !

Dernier des fousLe Dernier des fous / Timothy Findley : Encore une lecture conseillée par Eric Albert ! Il s’agit du premier roman de l’auteur canadien. Nous y suivons le petit Hooker durant tout un été. Sa mère reste cloîtrée dans sa chambre, son père rumine l’échec de son mariage, son frère aîné est un fieffé alcoolique,…seule sa tante essaie de maintenir un semblant d’union familiale. La seule figure vraiment humaine est incarnée par Iris, la cuisinière, qui fait aussi office de nounou. Plus personne ne se parle, tous sont cernés par le silence. Hooker interprète les événements dont il est témoin avec ses yeux d’enfant. L’été se terminera tragiquement : le grand-frère se suicide mais c’est surtout le meurtre de la mère, du père et de la tante, perpétré par Hooker qui entraînera son internement. Seule Iris survivra au carnage. Le livre est sombre mais semble appartenir à un autre temps. On ne peut inscrire l’histoire dans un monde aux repères connus. Mais c’est attachant de bout en bout.

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Jo Lenaers

Dans l’attente de toi, par Alexis Jenni

AttenteJ’ai entendu parler de cet auteur que je ne connaissais pas, ainsi que du sujet : sa sensibilité à la peinture. Ce qu’il voit déclenche une infinie richesse d’impressions, une envie de toucher, un immense éventail de sensations. Des fesses de Maria Boursin qui ont inspiré les beaux tableaux intimistes de Bonnard à ses cruels auto-portraits, de Francis Bacon à Rembrandt, l’auteur est le spectateur privilégié de l’intimité du peintre et du non-dit qu’expriment les attitudes, les tissus ou la nudité, les couleurs. De la peinture à son amour pour sa femme il n’y a qu’un pas. Infiniment sensible à ce qu’il ressent, l’auteur nous décrit la plénitude de la présence, et le vide de l’absence amplifié par son imagination. Et il en déborde ! L’écriture, déclinée en courts textes est riche, tout en étant facile à suivre. Les tableaux cités sont illustrés.Le plaisir sensuel y est décliné de multiples façons qui touchent leur but. Ce livre me donne envie de regarder mieux la peinture, de passer plus de temps devant un tableau. Les textes courts et inspirants sont comme une invitation à méditer.

Bernadette Desgain

Balade EpicureBalade avec Epicure, de Daniel Klein

Un de mes beaux frères fêtait ses 80 ans cet été et réunissait ses proches dont il ne voulait aucun cadeau. Mais je trouvais quand même que cela aurait été dommage de ne pas ajouter quelque smots à nos voix tonitruantes entonnant un « happy birthday » tout sec. A La Dérive, j’ai acheté le livre de Daniel Klein et, après l’avoir résumé, ait fait part à cet homme de 4×20 ans des leçons que j’en avais tirées et qui pourraient sans doute lui être profitables pour arriver gaillardement à fêter son centenaire.

Epicure est donc un philosophe grec né en -342 et décédé 72 ans plus tard, ce qui en faisait un vieillard à l’époque. Il était convaincu que le grand âge était le zénith de la vie, son meilleur moment. Il disait : « ce n’est pas le jeune qui est bienheureux mais le vieux qui a bien vécu ».Il dit aussi qu’avec la maladie et la mort, l’ennui est ce que redoutent le plus les personnes âgées. Mais l’oisiveté, c’est justement un grand privilège de la vieillesse. Elle laisse le temps de rêver, et surtout le temps de jouer. Car jouer, c’est se sauver de l’ennui, c’est sauter dans le monde de l’imagination.

Il ne faut jamais se dire qu’il est trop tard pour accomplir un rêve. Je le cite :

« Non rien n’est jamais trop tard

Tant que le coeur n’a pas dit aurevoir

Ainsi Caton apprit le grec à 80 ans

Quand il fut invité à la Cour du Tyran

Et Sophocle en avait tout autant

Lorsqu’il écrivit son Oedipe déchirant

Quant à Théophraste, c’est presque grabataire

Qu’il entama enfin l’écriture de ses « Caractères » !

Mais que nous conseille donc cet Epicure pour notre dernier voyage au coeur du bonheur authentique ? :

– Contentez-vous de plaisirs simples. Non seulement ils sont plus abordables, mais ils demandent moins d’efforts ;

– Libérez-vous de l’acquisition continue de choses dont vous n’avez pas réellement besoin ;

– Accorder plus d’importance aux plaisirs du voyage plutôt qu’à sa destination ;

– Vous êtes pensionné ? Dites vous donc être libéré de la prison des occupations quotidiennes et des affaires publiques ;

– Vous avez envoie d’écrire votre biographie ? Oui, mais avec discernement et maturité. Il faut être capable d’inventer la vérité qui conviendra à vos écrits, grâce à la sagesse que vous prêterai à vos souvenirs. Le regret ne doit pas être la seule lunette à travers laquelle on peut regarder par dessus son épaule ;

– Privilégiez l’amitié. Choisissez des amis qui vous accepteront pour ce que vous êtes et pas ce que vous avez accompli au cours de votre vie ;

– Bénéficiez de la lenteur qui a des vertus extraordinaires : on se sent plus léger quand on avance au ralenti. La mastication lente des mets accroît le plaisir de la dégustation. Faites toutes choses à votre rythme et ne soyez pas stressé si votre programme de la journée n’est pas bouclée le soir ;

– Le vieux est connu pour être grincheux. C’est presque une tradition ancestrale. Sans doute parce que, comme le dit Aristote, à l’opposé d’Epicure, il n’y a absolument rien de bon à attendre du grand grand âge…

J’ai oublié la conclusion que Daniel Klein donne à ces écrits car j’ai offert à mon beau-frère ce petit recueil en souvenir d’une journée mémorable…et ne suis pas allé voir s’il se trouvait à la bibliothèque ! ?

Alain Timmermans

Frappe coeurFrappe-toi le coeur, d’Amélie Nothomb

Ce dernier roman était présenté par la critique comme un des meilleurs de l’auteur…A voir ! Le propos est simple : la jalousie et la rivalité entre une fille et sa mère.

Pour moi, il y a dans ce récit un côté « vrai » : le propos est solide, tout se tient, la logique est implacable, il y a des retournements et la chute est une réussite.

Mais aussi un côté « faux » : malgré son titre, c’est justement un livre sans coeur ; tout y est décrit avec froideur, aucune digression, aucune représentation ni description, le style en devient quasi chirurgical.

En fait, la citation complète du titre est un vers d’Alfred de Musset : « AH ! Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie ! ». Celle-ci n’a, selon moi, pas grand-chose à voir avec l’emprunt…

je pensais trouver dans ce livre une description en profondeur du rapport mère-fille. J’ai été déçu : entre Cendrillon et Freud, l’ouvrage oscille dans une sorte de vide, un hybride creux.

Le style est télégraphique, comme l’anamnèse d’un patient faite par un médecin. Le rapport mère-fille sonne juste, mais le coeur, justement, n’y est pas ! Le récit est d’une grande froideur, comme si la froide rivalité entre la mère et la fille avait envahi Amélie Nothomb elle-même. La relation est déséquilibrée, la fille est ici représentée comme innocente durant la première moitié de l’histoire. A charge de revanche, au mois d’août prochain, Mme Nothomb.

Notre vie dans les forêts, par Marie Darrieusecq

Notre vieL’auteur a déjà été soupçonnée de plagiat à deux reprises ! D’abord psychologie, elle se consacre entièrement à la littérature à la fin des années nonante, après de solides études en Normales Sup. Puis un doctorat à la Sorbonne.

« Truismes », son premier roman est un best-seller (traduit en 40 langues), mais c’est avec « Il faut beaucoup aimer les hommes » qu’elle décrochera le Prix Médicis en 2013.

Elle a écrit une bonne trentaine de livres (romans, essais,traductions, théâtre, livres d’art, etc.). Dans ses romans, elle tend à l’auto-fiction et verse volontiers dans un certain féminisme (elle a toujours soutenu Segolène Royal).

« Notre vie dans les forêts » est une sorte de conte de science-fiction, d’anticipation, une dystopie qui nous plonge dans un monde terrible, au premier sens du terme, un monde effrayant.

Les robots surveillent tout, les clones sont rois, et il existe des réservoirs d’organes humains, semblant pouvoir éloigner la mort.

La voix off de cette ex-psychologue (ce que l’auteure est aussi dans la vie réelle) émeut et touche le lecteur dans un contexte qui ne peut laisser indifférent. Ce qu’elle nous dit de ses séances, avec un patient en particulier, possède de tels traits d’humanité et d’écoute réelle que nous ne pouvons qu’être invités à la réflexion profonde et au questionnement.

Ce roman a la forme d’un journal d’outre-tombe, d’un testament qui invite à la résistance au non humanisme et qui milite pour un retour à la nature et à la vie clandestine. Le monologue est de grande qualité, la voix prend chair peu à peu et nous imprègne complètement.

La fin est forte, surprenante, elle nous laisse pantelant et désireux d’humanité profonde. C’est un témoignage bouleversant.

Le livre dénonce les dangers du progrès, les risques de déshumanisation et nous invite à lutter contre le caractère, apparemment inéluctable, des avancées scientifiques.

J’ai aimé le style, les rebondissements, l’imagination fertile de l’auteure…C’est un livre à lire, qu’on ne peut quitter, peut-être parce qu’il donne froid dans le dos !

Seul bémol : le thème n’a rien d’original, depuis « 1984 » et une pléthore d’ouvrages parus depuis lors. J’ai aussi regretté l’idée sur laquelle certains resteront : l’image du « grand complot »… Je n’aime pas trop ceux qui viennent renforcer les rangs des « complotistes » et, in fine, d’une paranoIa générale !

Anne Avril

La joie Pépin« La joie » de Charles Pépin, écrivain, philosophe.

Voilà de quoi rafraîchir la mémoire de tous les nostalgiques d’Albert Camus et de son « L’étranger ».

Même simplicité dans l’écriture, même intrigue (à quelques grosses nuances près, évidemment ) mettant en lumière l’absurdité de la vie : se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et est-on jugé pour ce que l’on a fait ou pour qui on est ? , même division en deux parties: avant et après le procès, même longueur du récit, etc…

Mais le titre nous laisse présager un héros bien différent du « Meursault » de Camus assez insignifiant, non?

« La joie », eh bien oui, le héros est heureux .  Pas parce qu’il lui arrive des choses étonnamment heureuses, mais parce qu’il vit le moment présent en essayant toujours d’en extraire sa saveur . Il vit un jour après l’autre, prend les choses comme elles viennent, n’anticipe pas, ce qui lui permet, je pense, de vivre le moment présent avec plus d’intensité.

Pour moi, on a avantage à essayer de ressembler à cet homme. Pour certains d’entre vous, chers lecteurs, c’est peut-être inné, mais pour d’autres c’est une compétence à acquérir tout au long de sa vie, avec souvent des ratés…C’est mon cas !

Comme je viens de lire plusieurs ouvrages de Laurent Gounelle (Vous connaissez ?  » L’homme qui voulait être heureux  » ,  » Le jour où j’ai décidé de vivre » etc…), quand j’ai lu « La joie « , j’y ai vu beaucoup de correspondances.

Oui, franchement, je conseille ce petit ouvrage qui sera vite lu mais dont le héros ne vous quittera pas de si vite, peut-être.

Eric Albert

DélicesLes Délices de Tokyo / Durian Sukegawa. ) Le Livre de poche, 2017

Sentarô vend des Dorayaki (pâtisserie japonaise) dans un kiosque urbain en périphérie de Tokyo. Il occupe ce poste après une période sombre qui l’a vu fréquenter la prison et pour rembourser une dette contractée auprès du propriétaire du commerce. Un jour, une dame âgée, Tokué, vient lui proposer son aide, pour un salaire vraiment minime et la pâte de haricots qu’elle confectionne – la base pour le Dorayaki – a tôt fait de faire s’envoler le chiffre d’affaires du tenancier ! C’est compter sans la rumeur et la découverte du passé de Tokué : atteinte de lèpre, aujourd’hui guérie, la dame en porte toujours les séquelles (mains atrophiées notamment). Pour éviter la mauvaise publicité générée par les stéréotypes, l’épouse du propriétaire intime l’ordre à Sentarô de renvoyer Tokué. Ce qu’il fait, à contre coeur. Et le commerce périclite. Le contact n’est cependant pas tout à fait rompu avec Tokué et Sentarô aura à coeur, accompagné d’une jeune collégienne, de découvrir sa façon de vivre et de considérer la vie. Ce qu’ils vont découvrir – la condition des lépreux dans la société japonaise – va les bouleverser mais ce sera aussi l’occasion d’une leçon de vie où humanisme et sagesse forment les piliers d’une existence pleine et épanouissante.

Bien que je ne sois pas coutumier de ce genre de littérature, j’ai apprécié « Les Délices de Tokyo ». La portée dramatique du récit y contraste avec une certaine poésie. D’un accès simple, l’histoire m’a ému par la destin et le parcours des personnages, englués dans une existence morne et âpre, mais qui, ensemble, trouvent une nouvelle dynamique de vie. J’ai aussi relevé une critique sociale pertinente qui étreint le coeur par sa cruauté. Sans éviter les clichés (l’honneur, le profil des collégiennes, le cerisier sauvage, la nature, le zen,…), j’ai appris avec ce livre, outre la recette des Dorayaki (c’est à mon sens la seule « lourdeur » du récit), le sort réservé à certains malades au Japon.

 

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