Biblivores Octobre 2016

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VALERY HARDIQUEST

nesautez-pasNe sautez pas ! / Frédéric Ernotte. – Lajouanie, 2016. – 291 pages. – 17 €

Mathias est laveur de vitres. Condamné à quelques heures d’intérêt général pour excès de vitesse, il est amené à vendre des figurines Iles de Paix. Il se heurte au mépris et à l’indifférence des gens qu’il tente d’aguicher de mille façons, désireux qu’il est de se rendre utile. Mais jusqu’où peut-on aller pour faire une bonne action ? Un jour qu’il se languit sur un toit, en proie à la réflexion, il est surpris par un homme qui pense qu’il a à faire à un suicidaire et qui lui intime l’ordre « Ne sautez pas ! ». S’ensuit un dialogue surréaliste au terme duquel Mathias, qui se prend au jeu, déclare qu’il renoncera à son geste si son vis-à-vis lui donne 5000 €. Et l’homme accepte ! Mathias verse la somme à l’ONG qu’il parraine, tout en se demandant s’il ne pourrait encore faire mieux, faire plus…

Bourré d’humour caustique, qualifié de « roman pas policier mais presque », cet objet en fait inclassable serait un outil merveilleux pour une réflexion de fond pour les étudiants du secondaire : la manipulation psychologique, le sens du don, l’argent des ONG et son utilisation réelle, l’aide humanitaire,…autant de concepts qui émaillent le texte et le rendent diablement (f)actuel.

Le livre plaira aussi aux « plus âgés » de par ses nombreuses références à la culture de la génération 1980-1990.

CHANTAL POUCET

Vent africain / Christine Arnothy. – Le Livre de Poche, 1991. – 571 pages. – 6,10 €

ventEric Landler, cadre parisien à la situation enviable, est pourtant un éternel insatisfait. Il cherche à briller socialement. Il part pour les USA et se lie en affaires avec quelques grands patrons. Grâce à Angie, femme d’affaires richissime, il devient un homme en vue et pense avoir réalisé son rêve. Mais Angie est passionnée par l’Afrique. Elle a beaucoup investi au Kenya et désire s’y rendre. Liée sentimentalement à Eric, Angie se rend compte que ce voyage n’est pas au goût de son amant, qu’elle menace de licencier. Eric perçoit sa chute imminente et tue sa compagne, au départ par pur accident. Mais il fait croire qu’ils sont tous deux partis pour le continent africain. Pour parfaire son mensonge, il recrute un sosie d’Angie et parvient à tromper tout son entourage…

Mais l’homme peut-il continuer à vivre avec une conscience qui le taraude ?

Le grand intérêt du livre, facile à lire, est son cadre : le Kenya, territoire béni des Dieux, avec ses riffs où a éclos l’humanité et cette forme d’âme qui souffle dans la chaleur pesante.

Cette lecture a beaucoup résonné en moi, ayant vécu quelques temps dans ce pays merveilleux.

Prophétie / C.J. Samson. – Pocket, 2011. – 812 pages. – 9,30 €

prophetieIl s’agit d’un roman policier se déroulant au XVI° siècle, dans l’Angleterre de Henri VIII, vouée aux persécutions religieuses. Il exploite le thème de l’homme devenant un monstre sous l’impulsion d’une religion (et un parallélisme peut se faire avec l’Islam dévoyé d’aujourd’hui.

Dieu a déversé 7 coupes sur l’humanité pour la punir. Il suffit de rechercher les signes de l’apocalypse promise. Un avocat bossu découvre que son ami a été retrouvé égorgé et jeté dans une fontaine. D’autres meurtres sont commis et tous correspondent au modus operandi décrits dans la fameuse prophétie des 7 coupes. Lorsqu’une nouvelle victime périt par le feu, autre signe annonciateur, le doute n’est plus permis : le tueur s’inspire de la prophétie divine. Ses victimes semblent toutes avoir été droguées au préalable par de l’extrait de pavot, celui la même qu’utilisaient d’anciens moines de la région. Le meurtrier se trouverait-il parmi eux ?

Ce roman porte un véritable souffle et manie des idées intéressantes, à la limite de l’ésotérisme et de l’eschatologie : l’évolution, la politique obscure, la religion pervertie. Le contexte historique est pertinent et les personnages sont bien campés. Une lecture, encore une fois facile, mais qui fait son petit effet.

ALAIN TIMMERMANS

Monsieur Origami / Jean-Marc Ceci. – Gallimard, 2016. – 157 pages. – 15 €

origamiDans la cohue de la rentrée 2016, voici le premier roman d’un auteur belge. J.-M. Ceci écrit en secret depuis l’âge de 17 ans (1994). Docteur en droit, il travaille au Grand-Duché du Luxembourg chez Adecco (Interim et recrutements).Il pratique les arts martiaux et est sensible au fait que les gens autour de lui semblent toujours être pressés. IL décide d’écrire « à la japonaise » (Zen) une histoire sur le temps : « la question de notre rapport au temps est centrale. Le temps est sans doute le seul bien que nous possédons vraiment mais nous n’en jouissons pas. Le grand risque est d’oublier d’être, simplement celà : être », écrit-il.

Ne connaissant rien au monde de l’édition, il envoie son manuscrit par la poste aux Editions Gallimard. Son livre a été immédiatement accepté, catégorie « roman ».

C’est un livre épuré, sans mots inutiles ; les paragraphes sont courts et l’impression du texte est aérée, comme une invitation à lire entre les lignes. Il comporte quatre parties : « Washi » (= le mûrier à papier), « Origami » (= l’art du pliage), « Zen » (= le papier à méditer), « Ima » (= « maintenant » : le papier passe avant tout le reste).

Kurogiku travaille à la fabrique de papier avec son père, au Japon. Il a vingt ans. Par la fenêtre, il entrevoit, « comme une panthère noire », une femme aux cheveux noirs, aux yeux noirs, légèrement vêtue de noir et en tombe irrémédiablement amoureux.

Vu que cette femme semble d’origine italienne, il part pour l’Italie, s’installe en Toscane dans une maison en ruine et attend sa douce promise…Après cinq ans, son père meurt seul au japon. Il se rend là-bas mais ne peut s’empêcher de revenir en Europe. Un jour, un jeune homme, Casparo, vient le voir et le prend pour Maître. Maître Kurogiku a maintenant 60 ans. Il a ramené de son pays des mûriers à papier et fabrique donc du papier en Italie. Casparo, lui, est horloger et cherche à fabriquer « une montre parfaite ». Au fil du récit, ces deux hommes que tout oppose apprendront à s’estimer l’un l’autre et l’élève finira par dépasser le Maître…

Ce livre est beau, lent, méditatif. L’auteur a capté parfaitement l’esprit du zen japonais. Comme en hypnose, on se focalise sur un détail pour libérer son esprit : ici, la cadence du récit, les répétitions, l’alternance des focalisations et des flous induisent presque un état second. Ici, rien, jamais, n’est urgent ; nous entrons dans l’hymne à la lenteur. Sur le fond, l’idéal de « laisser aller » comporte une part de résignation sur laquelle le disciple finit par mettre le doigt. Maître Kurogiku reste dans l’attente vaine d’une femme et s’est réfugié dans la méditation pour la vie. En face, l’élève abandonne son projet fou de maîtrise du temps et décide de construire une montre qui donne conscience du temps qui passe…Il a pris l’enseignement et repart vivre ! La leçon est belle. Ce livre est à lire « ima » (toute affaire cessante) ! En guise de conclusion, si ici on nous pique tout, notre technologie, nos entreprises, notre esprit artisanal de travail, nous pouvons être fiers d’avoir cette fois piqué pour de bon l’esprit zen japonais.

tropiqueTropique de la violence / Natacha Appanah. – Gallimard, 2016. – 174 pages. – 17,50 €

Roman suivant plusieurs destins d’enfants, sur l’île de Mayotte, 110° département français.

Mayotte, près des Iles Comores et de Madagascar a subi une vague d’immigration sans pareil. Pour y parer, les autorités ont renvoyé de force les migrants dans leur pays d’origine, sauf les enfants, la loi ne le leur permettant pas. Ainsi Mayotte est-elle devenue l’ïle aux Enfants. Leurs destins y sont terribles. Natacha Appanah s’y est rendue à plusieurs reprises pour décrire cet enfer femé.

Cet ouvrage a été pressenti pour le Goncourt 2016, finalement remporté par Leila Slimani avec « Chanson douce ».

MICHELLE QUINET LE DOCTE

Le Rapport Brodeck / Philippe Claudel. – Le Livre de poche, 2010. – 374 pages. – 7,10 €

rapport-brodeckRésumer ce livre sans en déflorer la fin est un peu difficile, d’autant plus que l’auteur nous promène dans le temps. Il va et vient, il court dans des paysages enclavés et superbes, tout en faisant des aller-retour sur la ligne temporelle .

En fait, c’est une histoire très humaine et d’une actualité tristement effrayante, mais aussi salvatrice ! Sauvé ? Mais de quoi, au juste ? Du monstre qui est en nous ? En eux ? En moi ? Qui est l’étranger et pourquoi vient-il nous troubler ?

Atmosphère, atmosphère, vous avez dit atmosphère ? Je ne sais pas pourquoi cette phrase de « Quai des Brumes » m’a accompagnée au cours de la lecture. Peut-être s’est-elle imposée, au terme de cette demi-nuit blanche passée à suivre Brodeck et son rapport, à aimer son humanité effrayante et chaleureuse à la fois !

Philippe Claudel est né en 1962 ; il aime raconter, parler d’émotions, d’évenements créés, subis, suivis, portés par les conflits et les guerres. Son style est déconcertant et attachant. Il intrigue et crée un lien d’intimité entre le lecteur et le texte, truffé de mots étrange(r)s qui surprennent à chaque fois .

J’ai retrouvé Philippe Claudel après une longue absence et « au début », sans vraiment le reconnaître. C’est à travers ce très beau livre de 2005, « La Petite fille de M. Linh » que j’étais rentrée dans l’imaginaire de cet écrivain, dans cette atmosphère qu’on pénètre avec précaution, avec une sensation d’intime et d’inconnu.

Je rentre dans ses histoires avec l’impression de ne pas vraiment avoir eu l’autorisation d’ouvrir la porte…

« le Rapport de Brodeck » est dérangeant et surprenant. Nous sommes acceptés dans la confidence…on est tolérés et dans le même moment ou au détour d’une page, c’est un ami qui nous dit ses peines, ses découvertes…tout ce que l’être humain a de plus dur, de plus horrible et de résistant, de fort, de sublime !

L »innocent l’est-il toujours complètement ? ; le/les coupables enraciné(s) dans leur passions destructrices, dans leur aveuglement sectaire, xénophobes, identitaires, retrouve(nt) parfois une « fleur » attendrissante et émouvante pour écrire leur histoire, leur famille, leur femme, leur enfant,…

Philippe Claudel, ici encore, comme dans « La Petite fille.. » nous parle avec une tendresse infinie de l’enfant qui « éclaire » les jours sombres de Brodeck. Cet homme dont on a fait le « rapporteur » d’un drame où la vraie histoire des gens se mêle à la « grande histoire de l’humanité ».

ERIC ALBERT

bazar-revesLe Bazar des mauvais rêves / Stephen King. – Albin Michel, 2016. – 599 pages. – 23,90 €

C’est une drogue. Addictive, pernicieuse.Addictive parce qu’il est impossible pour moi de ne pas lire tout nouvel opus de Stephen King. Dès un volume terminé, je me mets en mode « attente » pour le suivant, je tente même de lire « dans la langue » les textes non encore traduits – en m’étonnant à chaque fois de la rapidité de parution en néerlandais et en allemand ! -, en me replongeant dans les anciens titres – y découvrant de nouvelles images, de nouvelles sensations, de nouveaux frissons.Pernicieuse car elle oblitère tout ce qui m’entoure : temps, travail, soucis, contraintes familiales, factures en souffrance, et jusqu’à des maux purement physiques : tout cela s’envole lors de la plongée dans les pages du Grand Stevie. Avec, parfois, un réveil douloureux, car le monde, lui, poursuit sa course vers…

Vers quoi d’ailleurs ? Une course à l’abîme ?

N’est-ce pas justement dans cette dynamique que nous entraîne ce gros (mais pas encore assez) volume ? A l’image de la dernière nouvelle, « Le tonnerre en été », les histoires recueillies ici ont presque toutes une saveur létale. Prenez ce journaliste free-lance qui, pour compenser le stress que lui impose « sa » boss, rédige sa nécrologie…qui entraîne son décès réel dès le lendemain. Et qui reproduit l’exercice avec des dommages collatéraux insoupçonnés. Voyez ce couple en crise qui se dissout sur le simple fait de l’achat d’un paquet de cigarettes. Et il en dit long sur la nature et la psyché humaine ce récit délicieusement pervers qui voit un « homme de Dieu »  à l’agonie, désirer perpétrer un péché mortel par contumace. La futilité de la vie s’illustre dans la description de deux familles s’affrontant à coups de «  feux d’artifices imbibés » des deux côtés d’un lac, ou au fil de la journée infernale d’un publicitaire pressé de présenter le projet de sa vie mais qui est témoin du meurtre froid et cruel d’une dame dans un bus qui passe à hauteur de son taxi. Et puis, les frissons, la peur, l’angoisse d’autant plus délectables qui, même s’ils nous emprisonnent un moment, ne sont que formidablement fictionnels : par l’emprise d’un « sale gosse » semblant capable de traverser les époques pour répandre la haine et la mort ; par la présence d’un « petit dieu vert de l’agonie » qu’il s’agit d’expulser d’un corps malade tout en faisant face au pragmatisme et à l’esprit cartésien d’une infirmière ; par l’appétit pour la chair humaine d’une voiture zombie…

N’y a-t-il donc aucun point faible à noter ? Pas la moins substantifique critique à exprimer ?

On peut noter une certaine inégalité dans la qualité des nouvelles. Je pense aux obscurs « Eglise d’ossements »,  à « Tommy » – mais la réticence vient peut-être du fait que je suis de manière générale rétif à la poésie – auxquels j’ajouterais « Billy Barrage » qui nous prend la tête avec ses descriptions commentées de matches de base-ball. La première nouvelle, « Mile 81 », a tout du soufflé qui retombe et « Après-vie » ne possède pas le souffle nécessaire à une réelle empathie.

Malgré tout, la dose des stupéfiants que procure Stephen King, sa voix inimitable, ses confessions intimes qui préfacent chaque nouvelle, sa terrible imagination (eh, il avoue quand même que, à l’instar du cadavre dans la baignoire de « Shining » pompé aux « Diaboliques » de Clouzot, le film de 1958 « J’enterre les vivants » lui a soufflé la trame de « Nécro » ; et les divers auteurs à qui il dédie ses histoires n’ont-ils vraiment rien à voir avec leur fond narratif ? ) vient à bout du manque qui étreint l’amateur.

On ne peut pas faire l’impasse sur l’intertextualité qui émaille les récits : bien sûr, on pense à « Christine » et à « Roadmaster », à « la Tour Sombre » (on retrouve les terrifiants hommes en manteaux jaunes), à « Ca »,  à bien d’autres titres, au passage.

Ce « Bazar des mauvais rêves » est une dégustation. Et on s’en fout de  l’indigestion !

Miséricorde / Jussi Adler-Olsen. – Le Livre de poche, 2013. – 525 pages. – 8,10 €

misericordeLe Département V de la police de Copenhague est chargé de retravailler les dossiers du passé dont l’élucidation n’a pas été probante. Des cold cases ou des enquêtes avortées… Mock, un policier ayant subi le traumatisme de voir un de ses collègues tué et l’autre rendu tétraplégique lors d’une opération tragique, hérite de la direction de ce poste qui s’apparente avant tout à une voie de garage. Installé dans la cave du commissariat, il traîne à longueur de journée. Jusqu’à ce qu’on lui adjoigne un sympathique homme à tout faire du nom d’Afez El Assad. Trublion fantaisiste, musulman pratiquant et curieux invétéré, Assad va peu à peu devenir le bras droit de l’inspecteur déchu. Leur première enquête les emmène sur les traces d’une parlementaire disparue lors d’une croisière qu’elle effectuait en présence de son frère handicapé mental. Accident ? Meurtre ? Les inimitiés, politiques ou sentimentales, étaient le lot quotidien de la dame. Les recherches démontrent rapidement que l’enquête a été plus ou moins délibérément bâclée par les ex-collègues de Mock, toujours bien en place à l’étage au-dessus. Son ressentiment s’intensifie lorsqu’il découvre qu’un budget alloué à l’installation de « son » département a été détourné par ses supérieurs…

Côté investigations, il apparaît qu’il faille remonter jusqu’à l’accident de voiture qu’a subi la parlementaire avec sa famille, des années auparavant et qui est à l’origine du handicap de son frère, comme de la mort inopinée de quidams présents dans une autre voiture…

Le grand art de ce roman, outre un humour dévastateur qui tranche radicalement avec des scènes d’une violence et d’une cruauté extrêmes, c’est de nous offrir à suivre d’une part l’enquête policière rouverte après cinq ans et le calvaire de la parlementaire, séquestrée pendant de longues années et jusqu’au jour d’aujourd’hui, par un être abject ivre de vengeance.

Le climax est atteint lorsque l’enquête rejoint le présent et qu’une fin plus ou moins heureuse puisse être envisagée pour la victime.

Il existe déjà 5 autres romans dans la série. Celui-ci a été porté à l’écran de manière convaincante. Nul doute que les amateurs de thrillers haletants se jetteront avec délice dans ces récits pervers et violents, enrobés d’une vision critique et désabusée de la société contemporaine.

MARGARETE BALSIGER

Vernon Subutex 2, trilogie de Virginie Despentes. – Le Livre de poche, 2016. – 404 pages. – 7,90 €

vernon2Le tome 1 m’avait fait découvrir VD. Le tome 2 est complètement différent du 1, que nous réserve VD pour le tome 3 ? Pour rappel le rocker Alex Bleach est mort d’overdose en laissant à Vernon devenu entre-temps SDF un testament filmé explosif, Vernon est pisté par une meute aux enjeux divergents. L’écriture est toujours aussi belle et l’histoire de Vernon prend un virage inattendu; si les lères pages assez sombres prennent la suite du t.l, tout d’un coup comme un coup de poing la grâce nous tombe dessus. Grâce : aide surnaturelle accordée par Dieu aux hommes pour faire leur salut, échapper à la damnation éternelle. La paix intérieure pour les uns, le pardon pour les autres, en tous les cas l’acceptation de ce qui a été est accordée à tous. Mais comment Vernon devient-il habité par le don d’apporter à chacun l’apaisement ? Mystère ou alors je n’ai pas compris quelque chose, mais ça n’a pas d’importance, à chacun son explication. C’est un roman à multiples personnages ce que je n’aime pas, mais ici le récit coule tout naturellement sans heurts et les destins des uns et des autres s’y croisent et s’additionnent pour former un tout, ils étaient seuls et abandonnés et maintenant ils sont ensemble. L’espérance et la foi (mais en quoi, en qui ? L’humanité peut-être), le pardon et l’apaisement sont des piliers du roman. Il y a des SDF, des ex stars du porno diversement reconverties, des familles toujours empoisonnées par le passé, des ex people aigris et solitaires, un producteur et son fils qui le hait, une privée reconvertie dans le lynchage cybernétique, des fafs, des lesbiennes, une voilée et son père laïc progressiste, etc. Le quatrième de couverture résume particulièrement bien (ça sert à ça aussi) les 2 romans parus et je citerai dans l’ordre croissant : Despentes nous happe par une construction romanesque exceptionnelle. Unique Elle, Le livre de l’année Yann Barthè, Une saga indignée et désenchantée France Inter, VD est une immense romancière Le grand journal, Un livre de combat Télérama et ex aequo Un grand roman politique, puissamment contestataire Les Inrockuptibles. L’écrivaine fait le choix de surprendre. A l’infinie noirceur du premier tome succède la lumière qui baigne celui-ci Le Mondent A recommander chaudement. Une histoire rayonnante.

Shibumi (1979) / Trevanian. – Gallmeister, 2016. – 517 pages. – 11 €

shibumiUn roman d’espionnage d’un écrivain assez secret mais néanmoins à succès à l’époque et toujours réédité aujourd’hui. Ça commence en Chine dans les années 30 et ça se termine dans les années 70 au Pays Basque. Un de mes écrivains préférés Don Winslow a écrit un roman Satori (2011) en hommage à Trevanian, roman qui s’intercale dans le déroulement de Shibumi. Bizarre non ? Le film « La sanction » de et avec Clint Eastwood est tiré d’un de ses livres « The Eiger Sanction » (1972).

Serena / Ron Rash. – Le Livre de Poche, 2016. – 522 pages. – 7,60 €

Une histoire d’une méchanceté incroyable. Du début à la fin on assiste au parcours maléfique de Serena et de son mari, mais surtout de Serena, qui passeront leurs vies à faire le mal autour d’eux. Pas seulement par appât du gain, simplement et naturellement parce qu’ils sont mauvais.

Collector / Olivier Bonnard. – Actes Sud, 2016. – 315 pages. – 21,80 €

collectorOlivier Bonnard vient de sortir son 2ème roman. Il est journaliste au Nouvel Observateur et vit à Hollywood. Le 1er « Vilaine Fille » se passait dans le milieu du cinéma et des sectes, c’était un thriller avec une touche de fantastique, ça m’avait beaucoup plu. Ce livre-ci « Collecter » se passe à Paris, on y parle d’adulescents, de collectionneurs pathologiques, d’enfance. Là aussi il y a une touche de fantastique : et si on pouvait retourner dans le passé pour changer le présent ? Le rêve de beaucoup de gens. Thomas Strang, journaliste et trentenaire, claque tout son argent pour collectionner des jouets des années 80, genre Goldorak, c’était l’essor du merchandising de personnages d’émissions pour enfants. Sa copine le quitte, ça l’arrange bien, comme ça lui et son copain d’enfance encore plus immature et inadapté que lui, seront tranquilles pour se vouer corps et âme à leur passion destructrice. Destructrice du compte en banque, du travail, de l’amitié, de l’amour, de tout. C’est bien écrit, bien imaginé, certainement plausible excepté le fantastique. Moi qui lit peu de romans français actuels, la 1ère impression est confirmée, je recommande Olivier Bonnard (peut-être parce qu’il écrit entre 2 pays, 2 cultures ?).

BERNADETTE DESGAIN

miroir-des-illusionsLe Miroir des Illusions/Vincent Engel. – Éditions Les escales, 2016. – 509 pages. – 21,90 €

C’est à Venise que se trouve le tableau peint par le Tintoret « Présentation de la Vierge au Temple ». Là aussi qu’il y a le tableau du Titien relatant le même fait raconté dans la Bible. Au milieu, puis à la fin du livre de Vincent Engel nous en avons la description puis la comparaison : il s’agit de décortiquer ces deux visions dans tous les détails, de les mettre en parallèle et d’en tirer les conclusions qui paraissent les plus judicieuses.

Il m’a semblé que Vincent Engel avait conçu son livre de la même manière : autour des vengeances différentes et complémentaires de deux hommes qui se haïssent par ce qu’ils aiment la même femme.

On se croirait dans Shakespeare, ou dans un thriller, avec fioles de poison, incestes, accidents inexpliqués, mensonges, enfermements en tous genres et morts suspectes. Il y a là 500 pages de suspense formidablement bien écrit. Il faut juste avoir le temps de tout lire car le dénuement est un dernier mystère inattendu et résolu. Quelle imagination !

Genève 1849 : le jeune Atanasio venu de Toscane, apprend le décès de don Carlo, son protecteur. Le notaire lui remet une lettre cachetée du défunt avec des portraits. C’est l’héritage d’un père à celui qui ignorait être son fils à condition qu’il le venge par delà la mort, en assassinant tous ceux qui lui ont empoisonné l’existence, à savoir : sa femme Alba., l’amant de celle ci l’allemand Wolfgang. père de leurs deux enfants Raphaël et Laetitia.

De Venise à San Francisco en passant par Berlin. Milan. New York et retour à Venise, c’est la destinée romanesque de personnages guidés par l’obsession de la vengeance, au prix du bonheur, de l’amour et de leur propre vie.

Vincent Engel est né en 1963. habite près de Bruxelles et est professeur à l’IHecs (institut des Hautes Études des Communications Sociales ) et professeur d’histoire à l’Université de Louvain la Neuve. Auteur d’une vingtaine de livres il est aussi dramaturge et scénariste et il collabore régulièrement avec Franco Dragone pour le Cirque du Soleil. Son premier roman « Retour à Montechiarro » fut un best seller en 2001.

JEAN FELS

collier-rougeLe collier rouge / Jean-Christophe Rufin. – Folio, 2016. – 163 pages. – 6,50 €

1)L’auteur : Jean-Christophe Rufin né le 28/06/52, a été élevé par ses grands-parents (grand-père médecin). Il devient médecin lui-même (neurologie)

Il fait carrière dans l’humanitaire (Médecins sans Frontières) et est très attiré par l’action de Bernard Kouchner ; il prendra d’ailleurs en charge de nombreuses missions en Afrique.

Il a également fait carrière dans les ministères et la diplomatie. Il est membre de l’Académie Française.

2)Le fond : En 1919, Morlac. héros de la guerre 14-18 décoré de la légion d’honneur est emprisonné dans une petite ville du Berry. Il est le seul prisonnier au fond d’une caserne déserte. Il a osé refuser la Croix de guerre et, pire, il l’a accroché au collier d’un chien errant et l’a fait défiler à sa place !

A l’extérieur, sous un soleil de plomb, ce chien hurle sans arrêt, jusqu’à épuisement.

Pourquoi ? Pourquoi Morlac est-il retenu prisonnier, pourquoi refuse-t-il de l’aide ? Ce monde brutal et indigne le révolte jusque dans son tréfonds !

C’est l’enquête que le juge, commandant Lautiez du Grez, aristocrate, dont la guerre a fait basculer les principes va devoir mener.

3)La forme : Plein de poésie, inspiré d’une histoire vraie, ce beau conte est aussi un beau suspense. Le chien y apparaît comme personnage central. Il est le seul, finalement, à faire montre d’une réelle humanité au milieu de ces représentants de la condition humaine qui fait penser à Morlac que décidément, la vie ne vaut pas d’être vécue.

 

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